La Belle et la Bête - Disney

Cinéma d’animation – La Belle et La Bête (dossier thématique)

La Belle et la Bête

ou l’innovation du cinéma d’animation de Disney

Il était une fois, au deuxième siècle après J.-C., dans un recueil d’Apulée intitulé L’âne d’or, une première version qui traite le thème du mari monstrueux, avec la fable allégorique d’Amour et de Psyché, prémice de plusieurs adaptations postérieures qui s’attaquent à ce sujet.

Il était deux fois, Le Piacevoli Notti, un recueil peu connu écrit par un certain Giovani Francesco Strapola en 1555, composé de 73 contes dont La Belle et la Bête qui négocie cette même thématique.

Il était trois fois, La Belle et la Bête de Mme de Villeneuve, comme récit-cadre dans le recueil de La jeune Américaine et les contes marins en 1740, écrit en 2 parties et 342 pages, dans un style baroque et ancien.

Il était quatre fois, le traité d’éducation de Mme Leprince de Beaumont, nommé Le Magasin des Enfants, ou dialogues entre une sage gouvernante et plusieurs de ses élèves de la première distinction, qui reprend en 1756 avec un langage simplifié La Belle et La Bête, parmi d’autres contes, en écourtant des éléments de l’histoire, n’en gardant que l’essentiel, et en supprimant tout signe d’érotisme et toute allusion à l’union sexuelle entre les deux personnages.

Il était mille et une fois, des adaptations de La Belle et La Bête, ce conte merveilleux, qui a épuisé les formes (le théâtre, l’opéra, les histoires illustrées, les poèmes, les films, les romans, etc) avec toutes les modifications possibles et imaginables, et même pour certains avec une influence orientale épicée et surtout perse.

Il était une fois, reprit Cocteau en 1945, quand il adapte avec une magie envoûtante et avec la plus grande fidélité le conte de Mme Beaumont.

Il était une fois, reprirent encore les studios de Walt Disney, quand leurs animateurs se lancèrent à l’exécution de La Belle et La Bête sous forme de film d’animation, ancien vœu du vécu de leur créateur: un défi qui passa par de nombreuses tentatives vouées à l’échec avant sa sortie triomphante en 1991.

C’est à cette dernière adaptation animée de Disney que nous nous intéresserons dans notre analyse. La fidélité des créateurs du films oscille entre le conte de Mme Beaumont et le monde merveilleux de Disney. Outre ses conquêtes techniques avant-gardistes (tel le mariage de la 2D à la 3D, l’utilisation de certaines techniques d’animation assistées par ordinateur, etc) sur lesquelles nous ne nous attarderons pas, La Belle et La Bête s’annonce surtout innovateur quant à ses choix d’adaptation, la construction complexe de ses personnages principaux, l’importance accordée au développement de ses personnages secondaires et son approche scénaristique de la bande musicale.

Afin de rendre le film plus jumelé aux critères Disney (approches appropriées aux tranches d’âge, au public contemporain, et surtout au principe de divertissement), une réécriture du scénario en plusieurs versions et sur plusieurs années a eu lieu, engendrant plusieurs différences tangibles, majoritairement ressorties à la décision de transformer le film en une comédie musicale. Les scénaristes simplifient le récit de Mme de Beaumont jusqu’à en extraire le nécessaire à leur propos. Ils suppriment :

  1. le reste de la famille de Belle en la rendant fille unique dévouée à son père avec lequel elle vit ;
  2. les mésaventures financières du père qui n’a plus de fortune envolée, ni de marchandises, ni de taxes à régler, et le transforment en un simple inventeur ;
  3. l’élément de la rose demandée par Belle et cueillie par son père dans le jardin de la Bête, ce qui pousse ce dernier dans le conte à s’énerver et à prendre le vieil homme en otage : la culpabilité de Belle n’existe plus alors, élevant son geste de remplacer son père à de la plus grande noblesse. L’élément de la rose est introduit dans le prologue du film et devient synonyme du temps qui passe, de l’espoir de la Bête de retrouver son ancienne vie et surtout de sa peur de ne pas la récupérer ;
  4. trois des quatre objets offerts par La Bête à Belle, en ne gardant que le miroir, seul lien qu’il lui reste avec la réalité extérieure au château ;
  5. le deuxième acte en entier, durant lequel Belle passe ses journées au château, ennuyée, et introduisent l’attaque des loups pour créer un rapprochement plus crédible en peu de temps entre les deux personnages ;
  6. la fin du conte qui contenait une demande en mariage et le retour de la fée pour punir les sœurs de Belle.

Ainsi se résument les omissions majeures effectuées par les studios Disney pour alléger leur version du film et augmenter son accessibilité. Le film tend plus vers le point de vue de la Bête que celui de Belle, une première dans toutes les adaptations du conte réalisées jusqu’à présent. Le changement majeur opéré par les studios de Disney demeure celui de la transformation subie par les personnages et leurs caractérisations.

Les personnages de La Belle et la Bête cassent les stéréotypes préétablis des films d’animation de l’époque, surtout ceux des studios Disney. Si Belle dispose d’un visage qui répond aux critères des princesses Disney avec un visage raffiné, un petit nez et de minces lèvres, ses formes moins généreuses n’y répondent pas. Elle ne ressemble effectivement à aucune des princesses précédentes : elle est typée différemment. Elle est la première figure féminine animée réaliste à émerger de la passivité usuellement imposée à la représentation des femmes dans le cinéma d’animation, et à vouloir être active (après Ariel qui, étant une sirène, reste quand même un personnage irréel). Le personnage s’éloigne ainsi de la version du conte qui se limitait au clavecin et à la couture : il est rendu « contemporain », voire rebelle, cultivé, avisé et mature. L’intérêt de Belle à la lecture, qui l’incite à sortir du monde où elle vit, la rend la première héroïne cérébrale. Conscient de l’importance de la complexité des caractères de ses personnages, Disney confère à Belle quelques défauts, aussi minimes soient-ils, la rendant plus crédible : elle devient obstinée, parfois même agressive.

La Bête, ce nouvel Elephant Man inspiré de la version de Cocteau avec le masque que porte Jean Marais, est aussi devenu moins stéréotypé que le conte. Il est rendu plus humain avec l’installation d’un prologue qui transforme sa figure présente en celle d’un homme repenti qui paie trop cher une faute passée. La rose vient accentuer cet effet en rappelant qu’il pourrait rester ainsi pour le restant de sa vie. Pour une fois, la hideur ne se lie pas à la méchanceté mais s’apparente à la figure de ce qui autre part aurait été le prince charmant. Diamétralement opposé à lui émerge le personnage de Gaston, non existant dans le conte et probablement aussi inspiré de Ludovic dans la version de Cocteau, qui unit avec la même audave, la malveillance à la beauté. Introduit à un Gaston égocentrique sans être  méchant, le spectateur prend du temps pour assimiler la vérité de cet être. En contrastant le physique à la personnalité des deux personnages masculins extrêmes, Disney souligne doublement son propos que la beauté réside à l’intérieur. La courbe de l’empathie spectatorielle envers ces deux personnages est inverse : si l’on commence par détester la Bête qui prend en otage le père de Belle et on l’aime une fois qu’il la sauve des loups, Gaston devient de plus en plus détestable à fur et à mesure que le film avance.

Il serait aussi intéressant d’aborder rapidement les personnages secondaires et d’étudier leur approche de la part de Disney. En fait, la simple idée de rendre hommage à Cocteau en reprenant son chandelier vivant s’est développée au fil  des versions scénaristiques jusqu’à la création des personnages objets/domestiques du château et de leur propre monde. Trois de ces personnages ressortent du lot : le chandelier Lumière, l’horloge de cheminée Big Ben et la théière Mrs Samovar. Inspirés autant de leurs animateurs que des voix qui les doublent, les habitants du château ne servent pas seulement de distraction pour Belle et pour le spectateur mais font aussi et surtout avancer la narration du film. Ils contribuent indirectement à l’augmentation de la sympathie spectatorielle envers la Bête, démontrant l’importance qu’accordait Walt Disney de son vivant aux personnages mineurs. Ils rejoignent finement les caractéristiques propres à l’objet qu’ils sont devenus à celles de la personne qu’ils ont été. Maniéré à la façon séductrice d’un maître d’hôtel, Lumière remplit le music-hall comme s’il était la symbiose d’un Fred Astair et d’une Gene Kelley désanthropomorphisés. Big Ben, pince-sans-rire, est le majordome intendant, symbole de l’ordre et de l’obéissance. L’opposition complémentaire entre les deux personnages, autant au niveau physique qu’au niveau psychologique, rappelle deux Laurel et Hardy contemporains. Quant à Mrs Samovar, elle représente une cuisinière toute gentille et serviable qui incarne l’instinct maternel auprès de Belle. Le personnage de Zip, son enfant tasse de thé tout mignon, – le personnage était une boîte à musique qui joue à Belle une mélodie consolatrice dans des versions précédentes du scénario – trouve son rôle mineur gagner en importance après le casting de la voix qui le double : ses lignes de dialogues augmentent puisque sa figure enfantine crée de l’affection et il devient l’élément actif qui libère Belle.

Le choix de transformer l’histoire en une comédie musicale est autant une conséquence du succès antécédent de La Petite Sirène que de la nécessité de se débarrasser de la lourdeur du quotidien de Belle au château. La musique n’est plus une digression utilisée pour retenir la narration et divertir le spectateur mais elle sert à faire avancer le récit. L’écriture musicale devient d’ordre scénaristique : elle n’est pas parachutée sur un scénario fini mais fait partie intégrante du processus de création. La suggestion des paroliers influence ainsi le contenu de l’image des animateurs qui exécutent les changements. Encore une fois, le cinéma emprunte au théâtre et cette fois, à la comédie musicale de Broadway. Disney va jusqu’à employer des acteurs de théâtre pour leurs capacités vocales d’interprétation et de chant. Les numéros demandent la participation d’une vingtaine de choristes qui jouent le rôle de passagers, comme dans la séquence d’exposition avec Belle et les différents commerçants du village. La notoriété du film est essentiellement due à l’avant-gardisme de sa composition musicale.

Pour toute une génération qui ne connaît pas le conte de Mme Beaumont, le film animé de Disney constitue l’œuvre originale de l’histoire. Tout en gardant l’esprit de l’écrit initial, il parvient à réincarner celui de Walt Disney et à devenir une œuvre indépendante à part entière. L’étude de l’évolution des supports lors de la quinzaine d’années qui ont suivi démontre le potentiel de La Belle et la Bête à s’adapter à l’époque et au support. Personnages, histoires, techniques, musiques et émotions : le tout innovateur tend vers une seule fin, celle de la vraisemblance de l’irréel.

Patrick Tass.

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