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Le corps comédien et le corps aïkidoka

Aïkido-8
 

Colloque « Corps et cinéma » – Journée du 9 février 2018

Lors du colloque sur « La figure du corps meurtri dans le cinéma des frères Dardenne », organisé par d’anciens étudiants de la filière en Arts du spectacle (cinéma) de l’ULB, nous avons eu l’honneur d’accueillir une série d’artistes venus exposer leurs différentes expériences et points de vue sur la thématique du corps dans leur métier.

À cette occasion, j’ai eu le plaisir d’enrichir ma réflexion par des témoignages diversifiés de la part de chercheuses, d’acteur, de monteur ou encore de réalisateur. L’intervention de l’acteur Fabrizio Rongione m’a particulièrement touchée car son discours sur le travail d’acting est on ne peut plus similaire à ma vision de l’aïkido, un art martial japonais basé sur la maîtrise de la force de l’adversaire.

Par la répétition d’actions et de prises de vue, l’acteur en vient à oublier l’artificialité du texte étudié pour se concentrer sur les objets matériels qu’il doit manipuler. La « libération des images » constituait un point clef dans le discours de Fabrizio. Les contraintes permettent à l’acteur d’obtenir un jeu naturel car il porte toute son attention sur les obstacles que lui impose le réalisateur. Il expliquait également qu’un acteur qui se voit être embêté par l’un ou l’autre objet à manipuler sera meilleur car il va se focaliser sur ses actes, lui permettant de se libérer l’esprit. La zone de confort est dangereuse. Le travail des frères Dardenne est, je cite, « une danse entre l’acteur et la caméra », car celle-ci bouge constamment et épouse le mouvement du personnage. Le comédien doit donc penser à cette caméra-obstacle. La notion d’accident est chère à notre interlocuteur car celui-ci permet l’improvisation, et donc, le lâcher-prise de l’acting qui devient alors plus naturel et révèle des attitudes inattendues.

La pratique de l’aïkido repose sur ce même principe. Le texte de l’acteur, c’est la forme de la technique en aïkido. Notre corps en mouvement se doit de répéter une même technique pendant un certain laps de temps. Cette technique requiert des placements de corps bien précis répondant notamment aux principes de centrage, d’attitude et de timing. Ces notions relèvent d’une gestion de l’espace qu’on tend à maîtriser. À force de répéter un même mouvement selon des codes particuliers, l’aïkidoka en arrive à un moment donné à lâcher prise : il reproduit alors la technique sans réfléchir et acquiert la forme du mouvement.

Les frères Dardenne imposent parfois à leurs acteurs de regarder leur interlocuteur droit dans les yeux. Dans la vie de tous les jours, il serait impensable d’agit naturellement de la sorte. L’homme a tendance à fuir le regard d’autrui après quelques secondes pour ne pas créer une gêne. Ici, l’artifice de la demande crée en réalité un obstacle à l’acteur qui va produire des émotions uniques.
Dans l’aïkido nous devons également regarder notre partenaire de travail dans les yeux pour garder nos distances et notre attitude ; on parle du principe de « zanshin ». En s’appliquant à regarder notre partenaire ainsi, les techniques seront plus justes car notre placement plus adapté. Ce principe correspond à une attitude de vigilance pour contrôler l’autre et maîtriser de façon précise et en profondeur la situation. L’attention que l’on porte à notre environnement qualifie ce « zanshin ». La chorégraphie acteur-caméra et la relation tori-uke (les deux partenaires en aïkido) sont similaires de ce point de vue.
Lorsqu’un pratiquant a l’occasion de choisir les techniques qu’il démontre, le mental a tendance à s’emparer de ses sens. Le mouvement ne sera pas pur car réfléchi. À partir du moment où le pratiquant parvient à travailler sur le ressenti, il produira les techniques les plus adaptées au moment présent. Cela rejoint la notion d’accident de tournage. Si mon attaquant change son type d’attaque, en passant par exemple d’une saisie de poignée à un coup de poing, je dois pouvoir réagir instantanément. Si je parviens à faire cela, c’est que j’accueille l’attaque sans réfléchir, sans anticipation, au moment présent. Mon « accident », la surprise, sera alors naturellement maîtrisée.

L’acteur agit de la sorte lorsqu’un imprévu se pose et ce sont ces moments qui créent une émotion unique et vraisemblable. La surprise permet au corps de s’exprimer. Le corps est en ce sens plus passionnant que la raison car il reflète l’être humain. Tout comme l’acteur est en guerre constante avec l’appropriation de son personnage, le pratiquant d’aïkido lutte contre son mental pour apprendre à lâcher prise et atteindre une forme de pureté du mouvement.

Par ailleurs, le travail d’observation est commun aux deux disciplines. Pour incarner un rôle, le comédien s’immerge durant un laps de temps dans l’atmosphère de son personnage, quitte à apprendre son métier. Par exemple, s’il doit jouer un boulanger, les chances sont grandes pour qu’il apprenne l’une ou l’autre manière de fabriquer un pain ou une pâtisserie dans le lieu-même. Cette démarche permet d’intégrer des « réflexes », des mouvements observés et ressentis qui correspondent à ceux d’un boulanger. Il en va de même dans un art martial qui nécessite une observation accrue des mouvements réalisés par un maître. Une fois le mouvement observé dans sa forme, le pratiquant tente par mimétisme de le reproduire à maintes reprises.

Pour continuer sur cette réflexion sur la présence du corps, notons que le cinéma des frères Dardenne est élaboré grâce au travail de deux entités : Luc et Jean-Pierre. Deux corps fonctionnant en symbiose pour créer des œuvres uniques. En aïkido, il y a le  tori, celui qui va exécuter la technique, et le uke, celui qui reçoit la technique. C’est un travail à double sens qui n’existe plus si l’un des deux « acteurs » « disparait ». Un uke qui ne voudra pas mettre de présence, ou ne pas se déplacer pour suivre un mouvement ne fait plus de l’aïkido. Luc Dardenne et Jean-Pierre Dardenne fonctionnent quelque part selon le même schéma. Chacun apporte sa pierre à l’édifice; Luc se place plutôt dans l’écriture scénaristique et Jean-Pierre manie la caméra. Si l’une des pierres part, l’édifice s’écroule.
Il est intéressant de noter que, lors de la conférence de Fabrizio Rongione, ce dernier parlait constamment de son travail en les appelant « les frères ». Une entité, un tout presque indissociable, un travail de deux corps.

Cette prise de conscience de son corps et des merveilles que ce dernier peut nous offrir lorsqu’on est à l’écoute de celui-ci est universelle et transdisciplinaire.

Charlotte Van der Elst

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