Ws affiche

Wonderstruck de Todd Haynes

« Nous sommes tous dans le caniveau mais certains d’entre nous regardent les étoiles », Oscar Wilde dans L’éventail de lady Windermere.


Après avoir vu son Invention of Hugo Cabret porté (avec maestria) à l’écran en 2011, Brian Selznick s’attèle lui-même au scénario de Wonderstruck, autre de ses romans illustrés dont l’adaptation est confiée à Todd Haynes.

On pourrait en présenter la trame ainsi : à cinquante ans d’écart, les parcours de deux enfants dans la ville de New York en quête de nouveauté. En 1927, Rose s’évade de son quotidien austère via le cinéma (encore) muet dont elle admire une des grandes vedettes du moment. En 1977, Ben se lance à la recherche d’un père inconnu, tentant du même coup de surmonter ses peurs nocturnes et la récente disparition de sa mère. Il sera aidé par Jamie, un gamin ingénu mais désœuvré par le boulot de son père.

Au fil de leurs progressions respectives, les deux trajectoires proposeront leur lot de symétries dont celle du musée, avec en tête celui d’histoire naturelle de New York. Mais le titre « Wonderstruck » renvoie à une réalité plus ancienne, celle du cabinet de curiosité. On baptisait ainsi ces lieux d’exposition d’objets hétéroclites, des collections privées à l’agencement plus fantaisiste que scientifique ; un monde riche et intriguant, clé dans l’imaginaire de Selznick.

 

WonderStruck

Rose visitant le cabinet de curiosité du AMNH.

 

Todd Haynes était donc tout indiqué pour la tâche. Son cinéma a souvent alterné (ou concilié [1]) deux extrêmes : de sérieuses audaces formelles et une esthétique très épurée. Quel autre œil que le sien pouvait dès lors assurer notre visite des musées merveilleux, préserver tout le foutraque de cet univers tout en nous en garantissant une vision limpide ? Malheureusement, peu des fulgurances attendues répondent à l’appel.

Bien sûr, Wonderstruck profite des savoir-faire de ses concepteurs. En plus d’une photographie impeccable, on y découvre quelques trouvailles enchanteresses. Mention tout d’abord au rendu des cauchemars de Ben qui restitue de façon saisissante cette ambiance hybride propre au rêve, entre effet de réel et instabilité onirique. Ensuite, les scènes de 1927 se mettent au diapason du cinéma muet : noir et blanc, absence de paroles, prépondérance de la musique et recours aux intertitres. Ce parti-pris, au-delà du simple clin d’œil à l’époque traitée, est narrativement justifié par la surdité de Rose, le film épousant son point de vue. La musique de Carter Burwell y fait d’ailleurs de petits miracles de justesse insolite. Enfin, la dernière séquence du film, sans doute la plus réussie, présente une esthétique bien à elle que je vous laisse découvrir par vous-même.

Une liberté est également prise sur le rythme du film. La première partie du récit de Ben est une suite de scènes (entrecoupée par celle de Rose) nous exposant toutes les difficultés qui l’assiègent : ses cauchemars, l’absence de son père, l’amour teinté de silence de sa mère jusqu’à son décès prématuré. Certes longue, cette introduction donne la consistance méritée au personnage dans une ambiance contemplative et nocturne fort à propos. Par ailleurs, pour l’arrivée de Ben dans la Grande Pomme, c’est à peine si Haynes ne suspend pas l’intrigue au profit de son environnement. Les plans de rues et de leurs faunes s’enchainent sur fond de funk et jazz rock (osez la relecture du « Also sprach Zarathustra » par Deodato). Un tableau urbain vivant voire charnel qui détonne avec ce qui l’entoure.

Cela étant, malgré ces audaces, une certaine indécision persiste. Entre son histoire et les thématiques qui la traversent, le film louvoie sans cap définitif. Ainsi le monde des musées écope-t-il d’une mise en scène globalement assez sage. Celle-ci aurait par exemple pu profiter davantage de la course-poursuite entre Ben et Jamie dans les couloirs du AMNH ; c’était l’occasion de s’approprier l’espace avec plus de frénésie, de croiser franco les différents niveaux de réalités qu’offrent les lieux. La tournure que prend l’histoire à l’aube de sa conclusion confirme cette tendance de mise au rebut. Il reste bien la thématique du ciel, au travers des motifs de la foudre et des étoiles ; récurrente mais toujours en filigrane. Outre la sentence de Wilde, on retiendra une intéressante utilisation du « Space oddity » de Bowie. Mais il ne s’agit là que d’une toile de fond où les personnages jettent de temps à autre un bref coup d’œil.

Ces éléments ne semblent donc convoqués que pour chatoyer l’histoire qui les rassemble ; ils ne concurrencent jamais vraiment l’avancée des deux parcours. Or ceux-ci ont également leurs faiblesses narratives. La quête de Ben se révèle en somme très classique quand celle de Rose, plus singulière, s’interrompt sans dénouement notable. En contrepartie, le scénario se déroule petit à petit, en une série de révélations successives, dissipant progressivement le flou autour des protagonistes. Si un mystère prolongé sied bien à l’univers du film, il ne compense pas toujours certaines maigreurs de l’histoire.

Un bref mot sur le casting. Outre Julianne Moore (à droite ci-dessous) – loin de la démonstration de talent malgré un rôle en couteau-suisse – on se réjouit des présences de Cory Michael Smith et Michelle Williams. Chez les enfants, Ben (au centre) se fait voler la vedette par le jeu plus convaincant de Jamie (à gauche).

 

Ws héros

Jaden Michael, Oakes Fegley et Julianne Moore

En conclusion, un sentiment d’indécision atteint l’œuvre à plus d’un niveau : entre un monde merveilleux et la terre ferme de l’une ou l’autre époque, les trajectoires des personnages et les espaces-temps qu’elles traversent, une histoire jeunesse et son traitement plus adulte. Les intentions du film semblent préférer la simple juxtaposition à la fusion qui n’avait pourtant rien d’impossible. Que ces critiques ne vous abusent cependant pas. L’appréciation de Wonderstruck n’est aucunement tributaire de ses points faibles. L’élégance de la réalisation lui confère un cachet de haute catégorie ; couplée à notre attachement pour les personnages, le film se montre des plus plaisants à suivre une fois adoptés son rythme mesuré et son ton unique.

 

Baudouin Bryssinck


[1] Voir I’m not there, un portrait kaléidoscopique de Bob Dylan.

 

Date de sortie 20/12/2017 (encore en salles)
Nationalité Américaine
Titre original Wonderstruck
Réalisation Todd Haynes
Scénario Brian Selznick
Adapté du roman Wonderstruck de Brian Selznick
Genre Drame
Avec (par ordre alphabétique) Oakes Fegley, Jaden Michael, Cory Michael Smith, Julianne Moore, Tom Noonan, Millicent Simmonds, Michelle Williams
Durée 117 min.

 

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