La danseuse

La danseuse de Stéphanie Di Giusto

La Danseuse, une libre adaptation du roman « Loïe Fuller, danseuse de la Belle Epoque » de Giovanni Lista, offre une mise en scène poétique de la naissance de la première performeuse conceptuelle. Le film a notamment fait partie de la sélection officielle dans la catégorie « Un certain regard » à Cannes en mai dernier.  

Ce premier long-métrage de Stéphanie Di Giusto revient sur la vie de Mary Louise Fuller, plus connue sous le nom de Loïe Fuller,  née en 1862 dans l’Illinois, une des pionnières de la danse contemporaine dont la contribution est souvent oubliée ou méconnue. Elle créait ses propres scénographies pensées dans les moindres détails afin de produire le plus d’effets possibles sur ses spectateurs. Elle a même été très souvent plagiée jusqu’à ce qu’elle puisse faire breveter ses croquis. Ses créations sont passées du statut d’attractions à celui d’un type de danse à part entière, en faisant d’elle une des danseuses les mieux payées.

Dans le film de Stéphanie Di Giusto, Mary Louise Fuller (Soko) fuit, après la mort de son père (Denis Ménochet), la vie rurale américaine pour se réfugier auprès de sa mère à Brooklyn. Là-bas, sa mère fait partie de l’Union chrétienne des femmes pour la tempérance, un des premiers mouvements féministes américains de l’Histoire. Elle vit parmi ces dames aux valeurs fortes, aux airs strictes, austères et de noir vêtues. Cette atmosphère pesante et cette vie contraignante semblent étouffer Fuller qui semble de moins en moins à sa place. Après un rôle muet au théâtre, son destin prend un tournant décisif et elle se fait remarquer du public suite à une maladresse qui semble envoûter les spectateurs et les faire rire.

Le spectateur venu assister à un biopic sur Loïe Fuller s’est trompé étant donné que Stéphanie Di Giusto s’est inspiré de la vie de l’artiste en y ajoutant des variantes afin de rendre son film plus “cohérent” par rapport au choix de ses acteurs mais surtout, par rapport à ce qu’elle voulait exprimer cinématographiquement. Une biographie donne l’illusion que la vie d’un individu est une ligne continue, avec des évènements et éléments liés par des relations de cause à effet, alors que, comme le faisait remarquer Bourdieu, la vie est discontinue, c’est un matériau disparate, incomplet. Lors de la réalisation, Di Giusto fait un choix, assumé du début à la fin de son œuvre, qui risque d’en décevoir certains. D’ailleurs, le titre est sans équivoque, il semble d’emblée donner un indice car il s’agit d’un film sur « la » danseuse et non pas sur Loïe Fuller, bien qu’elle soit l’objet principal du récit.

D’autres pourraient estimer que ce parti pris ne rend pas justice à Loïe Fuller car la réalisatrice ne montre pas les relations que l’artiste entretenait avec les grands de son époque tels que l’astronome Flammarion ou même Edison, ni l’influence qu’elle eut sur les artistes, toutes disciplines confondues, du début du XXe siècle à nos jours comme Toulouse-Lautrec qui réalisait des affiches d’elle et sa danse serpentine. Les innovations scénographiques que Fuller a apporté au niveau technique mais également technologique sont étroitement liées à l’avènement de l’électricité. La lumière d’origine électrique nous semble inextricable des spectacles aujourd’hui, ce qui était, au contraire, une révolution à cette époque. En ne mettant pas en avant le côté historique, la réalisatrice passerait à côté de l’occasion de rendre vraiment justice à cette pionnière, et ne finirait que par en offrir plutôt une version “romantisée ».

Après l’exode de Mary Louise vers la vie urbaine, le spectateur peut constater que le corps de la jeune femme est comme étouffé et contraint dans une robe noire de l’union, grâce aux gros plans et plans serrés sur la jeune femme, mettant en avant ce malaise dont elle semble être victime. Cependant, petit à petit, Fuller arrive à trouver plus de souplesse et de légèreté dans ses vêtements personnels mais surtout au niveau de ses tenues de scène grâce à l’aide d’un généreux ami et confident nommé Louis Dorsay (Gaspard Ulliel).

Considérant l’argent volé à son ami Louis comme un investissement de la part de celui-ci, Loïe part à la « conquête » de la France où elle perfectionne sa vision et sa technique, non sans devoir faire ses preuves auprès de Marchand, le directeur des Folies Bergères (François Damiens), soutenue par Gabrielle (Mélanie Thierry). Le sentiment éprouvé autant par les spectateurs face au film que ceux face à Fuller sur scène est de l’ordre de l’oubli, l’évanouissement de sa présence sur scène. Ils ne semblent plus percevoir qu’un spectre en mouvement ressemblant parfois à un papillon ou une fleur. Cet effacement du corps dans la chorégraphie est d’ailleurs une révolution sur le terrain des spectacles vivants et c’est une des raisons qui explique son succès presque immédiat en France.

A l’origine, Loïe Fuller met au point la danse serpentine basé sur un jeu de voiles, constituant une sorte de robe, ayant pour but de faire oublier aux spectateurs la présence d’un corps en dessous. Elle cherchait, d’une certaine manière, à prendre revanche sur son corps qui ne semble pas fait pour les types de danses de son époque, ne correspondant pas non plus aux canons de la société. Le spectateur peut ainsi comprendre l’importance du corps pour la réalisatrice dans son premier film La Danseuse. Cet « objet » est filmé, mis en scène dans presque toutes les situations possibles et imaginables avec des scènes et des gros plans sur un corps qui souffre et transpire sur scène, pour être ensuite plongé dans de la glace. Mais la réalisatrice le montre également sensuellement touché par les doigts de Louis, déshabillé par Isadora Duncan ou bien encore en extase, à la limite de la transe lorsque Loïe se retrouve sur scène. Di Giusto n’en montre jamais trop, elle joue sur la subtilité et invite à entrer dans l’intimité de ses personnages, à être au plus près de leurs (més)aventures comme le moment où Loïe cède à l’allégresse de la boisson, mettant en jeu sa réputation et celle de ceux qui ont investi et cru en elle tel que Marchand, Gabrielle, Louis mais surtout Armand (Louis-Lo de Lencquesaing), le directeur de l’Opéra de Paris.

La réalisatrice sublime Isadora Duncan (Lily-Rose Depp), la rendant à la limite du divin, du mythique, du surnaturel tel une nymphe, objet de désir, d’admiration. Ceci fait référence à la Grèce Antique qui influence majoritairement son travail. Pour la chorégraphe, un retour à la nature, à la simplicité des gestes étaient une nécessité car elle voulait affranchir le corps des danseuses de leurs contraintes, leur permettre de danser pour leur propre volonté. Les répétitions des danseuses de Loïe avec Isadora notamment, dans les jardins, près des bois, vêtue de vêtements très légers, flottant au vent sont de nouveau des clins d’yeux à cet univers poétique. Au-delà de cette mystification, Di Giusto y dépeint une Isadora un peu peste, manipulatrice, une sorte de femme fatale qui provoque la chute de Loïe Fuller, ou en tout cas, lui fait de l’ombre jusqu’à l’éclipser aux yeux du public. Tel que ce fut le cas, le succès de Loïe Fuller est très important mais est atténué par le succès d’Isadora Duncan avec qui elle travaille jusqu’à ce qu’elles réalisent que leurs systèmes sont incompatibles.

La Danseuse est un film sur la danse, étant presque de l’ordre du conte, centré, voire concentré autour d’une jeune femme qui, affranchie de son père décédé, traverse seule une partie des Etats-Unis afin de retrouver sa mère. Cette sorte d’exode, l’emmène, après de nombreuses péripéties, difficultés, à une rencontre fatidique qui fut celle de l’américaine Isadora Duncan. Loïe Fuller sert de point de départ à la réalisatrice afin de réaliser un film sur les rapports au corps, à la féminité, au travail, au spectacle d’une époque pas si lointaine de la nôtre. Ce retour plus d’un siècle en arrière permet en quelque sorte d’ouvrir les yeux sur notre situation actuelle et finalement croire qu’un corps ne définit pas une vie, que chacun est maître de son destin pour autant qu’il soit prêt à travailler pour y arriver, à se dépasser pour se créer.

Tiffany Ghysen

 

Titre : La Danseuse

Réalisation : Stéphanie Di Giusto

Interprétation : Soko, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry, Lily-Rose Depp et François Damiens.

Genre : Biographie fictionnelle

Date de sortie : 28 septembre 2016