Madman

The Professor and the Madman

 « Nous regardons avec un œil inquiet… », « regardez donc et soyez émerveillés », ou pas !

Quand le cinéma essaye de rendre accessible l’histoire de l’élaboration de l’Oxford English Dictionary à travers l’amitié de Sir James Murray et de Dr. W. C. Minor, cela donne The Professor and the Madman. Depuis 1998, le célèbre Mel Gibson a tenté d’adapter le best-seller mondial de Simon Winchester, The Surgeon of Crowthorne. Ce n’est qu’après vingt ans que le projet sort enfin dans les salles avec cependant quelques anicroches, comme la nécessité pour le réalisateur Farhad Safinia de signer l’œuvre sous le pseudonyme de P. B. Shemran.

 

La rencontre de Sir Murray et de Dr. Minor

The Professor and the Madman est une histoire d’une rencontre improbable entre deux hommes érudits qui, par leur collaboration, ont ouvert la voie en débutant l’écriture de l’Oxford English Dictionary. Avec ce projet excessivement ambitieux et révolutionnaire, le professeur James Murray (Mel Gibson) veut relever le défi de créer le dictionnaire le plus complet de son temps. Cela afin de prouver à sa famille et à lui-même, comme à la haute société, qu’il est l’homme de la situation et qu’il ne faut pas nécessairement appartenir au « club des notables » pour être instruit et cultivé. Sa méthode est la suivante : en faisant appel à la population anglophone afin de participer à l’élaboration du dictionnaire, ce dernier pourrait être compilé en quelques années. Suite à cet appel, le Dr. W. C. Minor (Sean Penn), détenu pour meurtre dans un asile pour fous criminels, trouve un nouveau sens à la vie et se dévoue sans compter au projet en soumettant des milliers de citations au professeur James Murray.

 

Londres, Angleterre. 1872, un début

Cette histoire vraie avait déjà subi un lifting lors de l’écriture de The Surgeon of Crowthorne par Simon Winchester. Cependant, il est bon de reconnaître que rendre intéressante la construction d’un dictionnaire n’était pas une chose gagnée d’avance. Mais il n’était pas impossible non plus de « rendre la lexicographie cool[1] » !

Ce qui est par contre désolant, c’est l’adaptation du livre à l’écran. En effet, le scénario souffre énormément sur différents points. Pour un film sur le langage, les dialogues n’ont pas vraiment été inspirés et sont à la limite du risible (exemple avec la scène dans laquelle les deux nouveaux partenaires parlent de « consanguinité » !). Entre des phrases jetant des mots complexes à l’envi, parce qu’il ne faut pas oublier que le récit porte sur la création de l’Oxford English Dictionary, et l’aspect cheesy de certaines répliques, le film n’arrive pas à capter proprement son audience.

S’il n’y avait que les dialogues pour poser problème au niveau du scénario, ce serait merveilleux. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Lors de l’écriture, l’une des premières questions à se poser concerne la vraisemblance : est-ce que cela semble assez crédible pour que le public puisse y croire ? Cela donne de manière assez fâcheuse des scènes dans lesquelles, pour illustrer, tout le monde se tait pour écouter le beau discours de Sir Murray alors que, dans la vraie vie, il aurait été rejeté sans ménagement. D’autres moments sont aussi à déplorer comme quand tous applaudissent et rient sans fin pour montrer la joie ambiante.

Passons sur le fait que Dr. Minor soit considéré comme l’unique sauveur, réduisant la contribution des autres presque à néant. Il est impossible cependant de passer outre sur la relation entre Dr. Minor et la veuve, Eliza : rien n’est construit pour aboutir à une relation amoureuse. Fallait-il peut-être cocher la case « liaison amoureuse » parmi les tâches scénaristiques à remplir ? Le public assiste donc à une intrigue secondaire improbable et manquant cruellement de vraisemblance (encore une fois !).

 

Le duo Mel Gibson et Sean Penn : du rêve ?

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La première apparition de Sean Penn, lors de la course-poursuite, relève à la limite du burlesque. Fort heureusement, l’excessivité du jeu de l’acteur se fait plus contrôlée une fois dans l’asile. En effet, le personnage de Sean Penn (Dr. Minor) se développe concrètement et véritablement à cet endroit. Le rôle de Dr. Minor est complexe et le spectateur se prend d’empathie pour ce meurtrier sur le chemin de la rédemption qui, par sentiment de culpabilité, décide de verser de l’argent à Eliza Merrett, la veuve de l’homme que Dr. Minor a malencontreusement assassiné.

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Mel Gibson, qui est à l’origine du projet, est assez monolithique. Cela se voit à l’écran qu’il porte tout sur ses épaules. Son jeu est solide et son interprétation indéfectible. Cela n’est pas à négliger ! Gros avantage : rien que son nom à l’affiche rend plus séduisante cette histoire de lexicographe ayant relevé, pour la première fois, l’ensemble des mots de la langue anglaise.

Du duo n’émane rien de remarquable en soi, ce qui est fort dommage.

Quant aux autres personnages, les antagonistes ne sont pas vraiment menaçants et sont facilement écartés, Sir Gell manque de nuance, le scénario n’a aucune idée de ce qu’il faut faire de la femme de Murray. Mr. Muncie, le surveillant, lui perd de sa crédibilité par un revirement de situation ne convenant pas à sa personnalité. En effet, il se montre effacé durant tout le film et saisit soudainement ainsi que brutalement le directeur par le col pendant que ce dernier ne proteste même pas. C’est simplement ridicule.

 

Des images portées à l’écran

La mise en scène fonctionne sur pas mal de clichés et le visionnage en pâtit méchamment. Par exemple, lors de la scène de poursuite, l’équipe a décidé d’utiliser la caméra à l’épaule histoire d’ajouter de l’action. Les scènes rassemblant une famille heureuse, illustrées avec des rires d’enfants et une musique incitant à faire comprendre au spectateur que la pièce baigne dans la joie, sont montrées de manière assez lourde.

Dès le début du film, il n’est pas évident de passer à côté de l’alternance fort marquée entre tout ce qui est dialogique et tout ce qui relève des actions. Il en va de même concernant le grain de l’image qui change de temps à autre sans aucune raison narrative ou même esthétique.

En réalité, le réalisateur Safinia essaie de faire en sorte que le travail accompli par les « rats de bibliothèque » ait l’air cinétique et énergique, en faisant dévier la caméra latéralement par exemple, cependant, cela ne leurre personne.

 

Le supplice de Bear McCreary

Bear McCreary est le compositeur de la musique de The Professor and the Madman. Pour ce film, il a créé la partition la plus fatigante et la plus répétitive qui soit.

Dès le début, il tente de mettre le spectateur dans l’ambiance du long-métrage, mais c’est raté ! Pendant deux heures, une musique lyrique « papier-peint » (c’est-à-dire qui ne sert pas le récit et qui est juste là pour faire beau) se répète inlassablement ! Les larmes sont arrachées de force au public qui ne sait faire autrement, car la musique, placée à tel ou tel moment de l’histoire, ne peut engendrer qu’une montée d’émotion forte alors que rien n’est justifié. C’est peut-être parce que les producteurs n’avaient pas confiance en les images et que la musique emphatique était le seul moyen de réveiller des émotions.

D’ailleurs, il n’y a aucune originalité au sein de cette composition : La mélodie du violoncelle solo nous révèle seulement une version valsée du prélude de la suite pour violoncelle n°1 de Jean-Sébastien Bach !

 

Quelques petites anecdotes

Les accrocs du film peuvent trouver des explications dans le paragraphe qui suit. Cependant, précisons que le spectateur se rend au cinéma pour voir le résultat final et non pour voir oh combien l’effort pour réaliser un film a été dur et compliqué !

En 2017, la société de production Voltage Pictures a voulu contrôler certains aspects de la production refusant à Mel Gibson et à sa société de production Icon Productions les privilèges du final-cut et cinq jours supplémentaires à Oxford. En effet, Safinia et Gibson auraient voulu ajouter quelques semaines de tournage à l’Université d’Oxford pour renforcer l’authenticité du film. Néanmoins, Voltage Picture décréta qu’ils avaient déjà dépassé le budget et débordé sur le temps convenu.

Au final, Mel Gibson et Icon Productions ont voulu sauver les meubles et empêcher la sortie du film. Ils ont malheureusement perdu. La version projetée n’est donc pas celle qu’auraient voulu le réalisateur, l’acteur principal et Icon Productions.

 

« Gibson est bien ; c’est tout le reste qui ne marche pas »[1]

The Professor et the Madman aurait tellement pu être prometteur, mais il est simplement et purement « mal torché ». C’est triste à dire car l’idée de base est bonne et les acteurs piquent notre curiosité. Mais le problème se situe au niveau des dialogues, du scénario, du montage et surtout de la musique, ce qui fait que le spectateur n’apprend pas grand-chose au final sur l’élaboration du dictionnaire !

Parce que le film n’arrive pas à accrocher, le public reste passif et distant face à cette histoire magnifique d’une collaboration inédite entre deux êtres uniques. Le cinéma doit être une expérience plongeant le public dans un autre monde, en l’occurrence dans l’époque victorienne, mais il n’en est rien !

LAURE DEGOSSELY

Bonus:

Bande-annonce en version originale : https://www.youtube.com/watch?v=ESYU-bkmxuI

 

[1] https://variety.com/2019/film/reviews/the-professor-and-the-madman-review-mel-gibson-1203187563/ (consulté le 19 juin 2019)

[1] https://www.theguardian.com/books/2010/sep/28/larry-ashmead-obituary (consulté le 19 juin 2019)