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Ray Richardson : Our Side of the Water

Ray Richardson : Our Side of the Water

Pour son film de fin d’étude, Nina Degraeve a choisi de faire un court métrage documentaire sur le peintre Ray Richardson. Our Side of the Water est en fait le titre de l’une de ses toiles, faisant référence à la scission que l’on peut observer entre Londres et Woolwich, le quartier dont il est issu.

Dans son court-métrage, Nina a voulu montrer le peintre à l’oeuvre mais aussi la personne dans son univers, dans son environnement quotidien. Depuis sa présentation, en juin 2017, le film fait le tour des festivals du monde entier et a déjà reçu neuf prix.

 Dans son film, Nina nous présente Ray Richardson comme un personnage attachant et attaché à son quartier. Le film est un peu un témoignage de ce quartier, voué à disparaître. Londres s’étend et s’approprie les quartiers de sa périphérie. Woolwich se gentrifie et sa culture (ainsi que son accent, le cockney) sont en voie d’extinction.

Comment en es-tu arrivée à faire du cinéma ?

Je veux faire du cinéma depuis que j’ai 15 ans. Après les secondaires, j’ai étudié à l’INRACI, en production et en réalisation. Le fait d’avoir étudié la production a aidé pour la réalisation du  film car je savais directement si les décisions que je prenais étaient financièrement faisables ou pas. Mégane (la directrice de production) m’a dit que nous avions économisé un temps précieux grâce à ça.

 Pourquoi avoir fait le choix d’un documentaire pour ton film de fin d’étude ?

J’aime autant la fiction que le documentaire. Pendant mes études j’ai réalisé trois court-métrages de fiction et un autre court-métrage documentaire. Pour mon film de fin d’étude, j’ai choisi le documentaire parce que je voulais montrer le travail de Ray que j’avais rencontré l’année d’avant.

 Justement, comment as-tu découvert Ray Richardson? Et pourquoi as-tu choisi de faire un documentaire sur lui ?

Je suis assistante à la Zedes Art Gallery, qui expose les peintures de Ray Richardson. Je l’ai rencontré en novembre 2015 et on s’est vite rendu compte qu’on avait la même vision de l’art. Quatre mois plus tard, je l’ai revu et je lui ai proposé de faire un film sur lui.

J’ai tout de suite aimé son style car il est très en lien avec le cinéma. Il le dit lui-même, il s’inspire du cinéma, et particulièrement des films noirs des années soixante, septante. On le voit notamment dans la manière dont il traite les lumières pour donner un côté plus dramatique à ses peintures, dans l’utilisation de gros plan et de contre-plongée, ce qui est assez rare dans la peinture.

Il y a plusieurs manières de faire le portrait d’un artiste au cinéma. Tu aurais pu détailler l’une de ses toiles, présenter l’artiste en train de travailler sur une toile et détailler le processus de création. Qu’est-ce qui t’a décidé à le présenter comme tu l’as fait?

Je voulais non seulement montrer l’artiste à l’oeuvre mais je voulais aussi montrer la personne qui se cache derrière le peintre, ainsi que ses sources d’inspiration, son univers et son environnement. Ray dit toujours qu’il ne peint que ce qu’il connaît : son quartier, ses amis, son environnement. Il est un ancien Mod et reste très influencé par cette culture Mod. Née dans la fin des années 50, c’est une culture anglaise très influencée par les afro-américains. Le slogan des Mods est : “Clean living under difficult circumstances”. C’est une culture issue de la classe ouvrière de la périphérie de Londres. Bien qu’issus d’un milieu plus pauvre, les Mods veulent toujours être très propres, bien coiffés, bien habillés. Cela se ressent aussi dans leurs valeurs, ils veulent dépasser leurs origines modestes en vivant de manière digne et en restant positifs. Les Mods écoutent beaucoup de musique soul, un style qui véhicule leur message : rester positif et digne même dans des circonstances difficiles. Les Mods ont un logo : trois cercles concentriques bleu, blanc et rouge, qu’on retrouve souvent dans les peintures de Ray.

C’est cet univers-là que je voulais montrer dans le documentaire, ainsi que ses influences, qui y sont liées. Il aime beaucoup Marvin Gaye, que l’on retrouve aussi dans ses toiles. Il s’inspire également de la littérature et surtout des romans policiers de James Ellroy pour donner un aspect narratif à ses toiles.

modsLogo des Mods

Quel a été le processus de création du film ?

J’ai rencontré Ray pour la première fois en novembre 2015. C’est en mars 2016 qu’il m’a donné son accord pour faire le film. Il y a ensuite eu l’écriture, de septembre à novembre 2016 et fin novembre, je suis partie à Londres pendant un week end. Ray m’a alors montré son quartier, les endroits où il avait grandi et j’ai pu finaliser l’écriture. En mars, je suis retourné à Londres pendant un week end avec le cadreur. Nous avons fait un repérage des lieux au terme duquel j’ai pu écrire un scène-à-scène. Le tournage a duré une semaine au mois d’avril. Nous sommes partis à quatre : moi (la réalisatrice), Mégane, la directrice de production, Lionel, le cadreur et Cyril, l’ingénieur du son. Notre monteur, Adrien, est resté à Bruxelles car je voulais qu’il ait un regard neuf et neutre sur la matière. Il y a ensuite eu le montage et la présentation du film en juin 2017.

Pour l’écriture, j’ai choisi de faire le film comme un cycle : on commence à Woolwich avec le soleil qui se lève à l’est. C’est la toile “Our side of the Water”. On finit le film au même endroit mais de nuit avec la toile “Westside Social”. On voit également ce cycle au niveau du montage : il n’y a que deux mouvements de caméra dans le film. Le premier est même un faux mouvement car la caméra est fixe mais on est sur un bateau et c’est le bateau qui bouge. On traverse la Tamise pour se rendre au centre de Londres. Le mouvement se fait en extérieur. Le second est le plan dans le tunnel où on revient à Woolwich. On symbolise ce retour aux racines par un plan sous terre. Le mouvement se fait alors en intérieur.

 Pendant tout le début du court-métrage, on ne t’entend pas et on ne te voit pas. J’ai cru que tu avais fait le choix d’être transparente et de ne pas intervenir. Cependant, après environ cinq minutes, chez Jimmy le coiffeur, on t’entend.  Pourquoi avoir fait le choix de laisser ça au montage, et donc d’apparaître dans ton documentaire ?

Je voulais être transparente et ne pas apparaître dans le film. Toutes les parties où nous réfléchissons tout haut, les questions que je pose à Ray, les indications que je donne sont coupées au montage. Je voulais recréer les toiles de Ray dans des plans fixes pour vraiment connecter la peinture avec le cinéma. J’ai choisi de garder cette partie-là parce que je trouvais intéressant de questionner jusqu’à quel point on peut recréer la réalité. Une peinture recrée la réalité une première fois, dans mon film, je la recrée une deuxième fois en faisant ces plans fixes. Mais chaque fois c’est un peu différent. On peut penser que le cinéma peut recréer la réalité plus fidèlement que la peinture mais on ne peut pas recréer deux fois un instant réel.

Ray parle de ses influences, le cinéma, Scorsese etc. Et toi, quelles sont tes influences cinématographiques ?

Je ne m’inspire pas beaucoup du cinéma pour faire du cinéma, je m’inspire surtout des autres arts. J’aime énormément la peinture qui, pour moi, a beaucoup de liens avec le cinéma. Ce sont des arts interconnectés. Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, et notamment Instagram, les gens voient énormément d’images tous les jours mais ne les regarde plus vraiment. Avec la peinture, on se pose vraiment et on s’imprègne de l’image qu’on regarde. Avec le cinéma, j’aimerais recréer des images qui imprègnent vraiment l’esprit du spectateur. C’est la raison pour laquelle il n’y a presque que des plans fixes dans le film.

J’ai remarqué qu’il n’y avait pas de son extradiégétique mais uniquement des sons, et même la musique, qui participent à l’ambiance des séquences. Pourquoi ?

Oui, toutes les musiques sont intradiégétiques. Je ne mets jamais de musique extradiégétique parce que je ne trouve pas ça nécessaire, je veux que l’émotion passe par l’image ou par le silence. Même dans mes fictions je n’en mets pas. La musique me sert à créer l’ambiance d’une séquence mais pas à imposer une émotion au spectateur.

Mis à part la sonorisation des toiles, tout le son est direct. Pour les parties “interview”, je préparais les questions la veille et je ne les communiquais pas à Ray. Ces séquences ont toutes été faites en une prise car je voulais que ça ait l’air tout à fait spontané. C’est la raison pour laquelle Ray répète des injures dans la première séquence.

La sonorisation des toiles a demandé un certain travail de son. Nous avons donc enregistré certains sons à Bruxelles comme par exemple, celui du match de boxe. D’autres sons ont été enregistrés à Woolwich comme les sons de foule dont nous avions besoin pour sonoriser “Sounds of the streets”. De cette façon, nous pouvions capter les accents des passants. Les autres sons pour sonoriser les toiles (les pas, les claquements de porte etc) sont enregistrés à Bruxelles.

Une question un peu plus technique à l’attention des étudiants en production ou en réalisation qui nous lisent : quels ont été tes moyens matériels ? Avec quoi es-tu partie?

L’école donne un budget de base à tous les étudiants qui réalisent un film. Ce budget est le même pour tous mais notre projet nécessitait plus de financement car nous tournions à l’étranger. Nous devions financer les transports et la vie à Londres ainsi que la location du matériel qui devait durer une semaine. Nous avons également dû payer pour tourner dans certains lieux comme dans la National Portrait Gallery. Nous avons donc lancé un crowdfunding. Pour ce qui est du matériel, nous sommes partis avec une caméra et quelques objectifs, un micro et une perche. Certaines des toiles de Ray sont très horizontales et je voulais filmer “dans la toile”, nous avions donc aussi un rail de travelling.

Quelle a été la réaction de Ray quand il a vu le film ?

Je ne voulais pas qu’il le voit pendant le montage donc il est venu le voir à la projection des films de fin d’étude et il l’a découvert en même temps que tout le monde. Il a trouvé intéressant que je sonorise ses toiles et m’a dit qu’il les avait re-découvertes d’une autre manière grâce au film.

J’ai vu que le film avait beaucoup tourné en festival. Quels prix a-t-il reçu et comment ça marche dans les festivals ?

Nous devons inscrire nous-mêmes le film en festival, nous avons donc prévu un budget dans ce but-là. Le film est sorti en juin 2017 et depuis il fait le tour du monde en festival. Il a reçu neuf prix mais aucun en Belgique. Il a été primé à Los Angeles, New York, Madrid, Asolo (IT), Liverpool, Londres, Cardiff, Moscou et Oslo. Il a reçu les prix de Meilleur film étudiant, Meilleur documentaire ou Meilleur documentaire international.

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Mon avis

Ce court-métrage de fin d’étude a tout d’un documentaire professionnel bien qu’il présente certaines fragilités. Le format de court-métrage ne permet pas de s’étaler sur une présentation exhaustive du peintre et de son oeuvre. Cependant, sa simplicité et son authenticité permettent une certaine proximité et même une agréable familiarité. Esthétiquement, le film est très beau, avec des plans fixes bien sonorisés. L’immobilité de ces plans-tableaux peut parfois donner une impression de lenteur mais elle accompagne le côté contemplatif voulu par la réalisatrice. Nina explique en effet vouloir faire du cinéma qui s’apparente à la peinture et qui force les spectateurs à aller plus loin et à s’imprégner des images qu’on leur présente. C’est un pari réussi puisque l’ambiance qu’elle recrée autour des toiles est très immersive. Elle a également très bien transmis la culture Mods, nous montrant un quartier populaire égayé par la bonne humeur de ses habitants et en l’occurrence, de Ray. C’est un documentaire réussi qui promet un bel avenir à la jeune réalisatrice et qui a tout à fait sa place aux côtés des toiles de Ray Richardson dans une galerie d’art.

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La Zedes Art Gallery expose les toiles de Ray Richardson du 22 mars au 27 avril 2019. Plusieurs toiles que l’on peut apercevoir dans le film y sont exposées, ainsi qu’une toile peinte en référence à un plan du film ! Le film est projeté à la galerie à l’occasion du vernissage de l’exposition le jeudi 21 mars, et il reste disponible à la demande pendant toute la durée de l’exposition. Le film sera également projeté le 27 mars au café Crix à Saint-Gilles. La projection est organisée par EmpreinteS et se fera en présence de Nina Degraeve.

Projections prévues :

A New York le 9 mai

A Ramsgate le 14 juin

A Londres les 15 et 16 juin

La Zedes Art Gallery :

https://www.zedes-art-gallery.be/

Projection du 27 mars au Café Crix :

https://www.facebook.com/events/822384911462396/

 

Laurie Van Herrewege

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