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Django de Étienne Comar

 

L’enjeu est de taille pour le premier film d’Étienne Comar, co-scénariste de Des Hommes et des Dieux que de tenter de saisir celui qui « fait danser les foules et charme les serpents ». Django a tout de même l’audace de se placer parmi les rares productions abouties qui ont tenté, de près ou de loin, d’aborder le grand Django Reinhardt, un des piliers central du jazz. Co-scénarisé avec Alexis Salatko à partir de son roman ‘Folles de Django’ publié en 2013. Le biopic mêle des éléments fictifs tels que le personnage de Louise de Klerk, la groupie, intelligente et martyre à la fois et anecdotes grâce à un travail en collaboration avec le petit fils de Django Reinhardt.

Django s’instaure à travers les décors de la seconde guerre mondiale, un des conflits les plus cinématographiquement représentés, pour nous conter ce chapitre de la vie du génie de la musique. Se sentant, dès 1943, obligé de fuir Paris, Django Reinhardt et les femmes de sa vie se rendent à Thonon-les-Bains, le temps de réussir à passer la frontière vers la Suisse. Le film s’ouvre sur une scène de concert qui annonce le strict respect du classicisme de son genre et les sept minutes – lumineuses mais éternellement  dénuées de potentiel  narratif – n’y peuvent rien changer. A partir de là, le film se scindera en deux parties : Paris et ses tons ocres, ses nuits enfumées et la montée du nazisme et de l’autre côté du midpoint, Thonon-les-Bains, la neige, les lacs embrumés et l’attente.

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Bien que les séquences en intérieur ne prennent que très peu en considération l’environnement extérieur dans lequel elles sont implantées, la photographie de Christophe Beaucarne n’en reste pas moins douce et sensible pour donner lieu à de véritables plans tableaux, comme c’est le cas de la vue nocturne du bâtiment tout en lumière perdu dans les brumes glaciales du lac de Thonon-les-Bains, ou du guitariste « qui ne voulait pas voir le danger »entouré de ses apôtres dans le prologue. En associant des gammes chromatiques, d’apparence aux antipodes, (le feu et la glace), la photographie permet de sous-tendre la narration en nous instaurant dans un état psychologique inconscient permanent. Les choix esthétiques et scénographiques sont de cette trempe également. La parcimonie de l’utilisation des codes sémantiques historiques ou narratifs reste un des points forts de la production ; par exemple, nous ne verrons de croix gammées qu’à deux reprises dans tout le film – même si cela est déjà de trop. On retrouve cette même pudeur notamment dans une très belle scène ou Django découvre l’orge que le prêtre du village se propose de mettre à sa disposition. Pas de crucifix ou de signe de croix, une simple plongée de la caméra associée à une perspective sacralisée et tout y est.

Django, s’arme par ailleurs d’un casting de taille avec notamment, aux côtés de Reda Kateb, la sublime Cécile de France. Très peu ont eu l’audace de figer une telle vitalité et, une fois de plus, l’actrice s’en sort à merveille, jusqu’à soutenir le récit. Principal symbole (fictif) du glamour de la vie de Django, cantonnée derrière le vermillon de sa bouche et des tours de passe-passe sexuels, le personnage, Louise de Klerk, défit la fixité d’un récit dans lequel elle n’a pas vraiment sa place, par le regard éternellement vivant de Cécile de France. Reda Kateb, quant à lui, demeurera relativement absent. Bien qu’il ne reste que peu d’image du grand Django Reinhardt, (à peine quelques minutes de film et quelques centaines d’images) l’âme qu’il a laissé à travers toutes ces créations reste palpable, entrainante, si bien qu’on ne peut se résoudre à penser le grand homme si éteint. Porté par les femmes qui l’ont entouré, on en espère pas moins un personnage charismatique, désinvolte mais vivant, lointain mais rythmé. La vie dans Django, probablement le cœur de Django Reinhardt, bat à travers toute la communauté de tzigane. La figuration castée dans une vraie communauté manouche sédentarisée, permet de laisser souffler un vent de liberté, même s’ils sont tous condamnés par le récit. Le mélange de romani et d’allemand, que parle la figuration, se mêle sans fausse note, mais dénote d’autant plus avec les dialogues saccadés qui manquent cruellement de liant face à une musique qu’on entendra finalement que trop peu – mais peut-on jamais écouter assez de Django Reinhardt ?

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Il est désormais de l’ordre du commun, que cela soit réussi ou non, de voir se développer dans les biopics, une interprétation visuelle de la pratique du personnage portraituré. Ici, on ne retrouvera pas de traduction graphique de la musique mais, et cela est plus problématique encore, une recomposition de la partition égarée du Requiem que Django Reinhardt composa à la fin de la guerre en hommage aux victimes tziganes de la déportation.

Si Django se tient par une photographie et un casting de choix, les enjeux narratifs, avec tous les dangers qu’ils contenaient, ne restent que très peu appréhendés au profit de la contemplation – à défaut de sa musique – du protagoniste, véritable symbole musical, planétaire, mais également de résistance pour toute une communauté décimée, elle aussi, pendant la guerre. La communauté  tzigane fait vivre le le film parce qu’elle est en réalité, comme le souligne le plan final, la clé de lecture de Django.

Audrey Lenchantin

  • Date de sortie : 10 Mai 2017
  • Réalisation : Étienne Comar
  • Scénario : Étienne Comar et Alexis Salatko, d’après le roman Folles de Django d’Alexis Salatko