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Wadjda | Analyse

Wadjda, Haifaa Al-Mansour (2012)

Le photographe Henri Cartier-Bresson disait de son art qu’il consistait à “mettre sur la même ligne de mire la tête, l’oeil et le coeur.”. Autrement dit, pour ce grand maître de la photo, pour une oeuvre complète, il faut savoir réunir l’émotion, l’intelligence et la beauté, ce qui n’est pas une mince affaire.

Appliqué au cinéma, cette citation prend également tout son sens. Qu’est ce qu’un film sinon la combinaison d’un regard, d’un discours et bien sûr d’une ou plusieurs émotions. Il est rare toutefois que les cinéastes réussissent à réunir les trois. Souvent intellectuels, esthétiques ou sensationnels (au sens large du terme), on a tendance à classer les longs-métrage selon leur inclination naturelle vers l’oeil, le coeur ou la tête.

Un film comme Wadjda a le mérite de vouloir réunir en permanence les trois, sans jamais en favoriser un en dépit d’un autre. Le film de Haifaa Al-Mansour (première réalisatrice Saoudienne) est en cela suffisamment rare pour être remarquable. En combinant savamment coeur, oeil et tête, Wadjda n’a pas volé le succès et la reconnaissance qui fut la sienne lors de sa sortie en 2012.

Wadjda, douze ans, habite dans une banlieue de Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite. C’est une fille pleine de vie qui porte jeans et baskets, écoute du rock et ne rêve que d’une chose: s’acheter le beau vélo vert qui lui permettra de faire la course avec son ami Abdallah. Mais au royaume wahhabite, les bicyclettes sont réservées aux hommes. Wadjda se voit donc refuser cet achat par sa mère. Déterminée à trouver l’argent, elle décide de participer au concours de récitation coranique organisé par son école, avec pour la gagnante, la somme tant désirée.

Ce qui frappe avant tout dans Wadjda c’est les correspondances qui constituent globalement sa “tête”, pour reprendre la belle formule de Cartier-Bresson. Ces correspondances se forment au niveau du scénario. Véritable squelette d’un film, un scénario en construit souvent le propos qui sera mis en perspective et en relief par les images, les acteurs, la mise en scène, etc… Dans Wadjda, il est très bien pensé. Créant un network de liens, de symboles et de personnages, il construit à travers le personnage de cette petite fille, une réflexion délicate sur la condition des femmes en Arabie-Saoudite. Wadjda veut un vélo. Quoi de plus banal pour un enfant ? Sauf que ce désir vient sacraliser toute la quête de reconnaissance et d’émancipation des femmes dans un pays où leurs libertés sont souvent contraintes. Un vélo pour Wadjda, c’est la liberté pour une femme. En ramenant une question épineuse et sensible à l’univers microcosmique et poétique de l’enfance et du jeu, la réalisatrice rend son propos plus large et universel. Et de ce fait, il est plus fort.

Ensuite, c’est dans sa capacité à créer des jeux de miroirs et d’inversion au sein de l’histoire que le discours prend une dimension plus subtile et complexe. On constate par exemple l’ambiguïté des personnages et le refus du manichéisme. Par exemple, dès sa première apparition, le père de Wadjda, à travers notamment l’amour qu’elle lui manifeste, semble relativement progressiste. Il joue aux jeux vidéos avec sa fille, lui donne une pierre de lave pour qu’elle puisse mieux jouer à faire ricocher des cailloux dans la rue, bref, il se comporte avec elle comme il le ferait avec un fils. Mais cette figure va complètement basculer au long du film, et cette tolérance apparente cache un père finalement très conservateur. En effet, quand Wadjda, qui se sent légitimement affiliée à son père, accroche son nom à l’arbre généalogique de la famille de son père, elle retrouve le papier déchiré le lendemain matin. La descendance d’un homme n’est légitime que lorsqu’elle est masculine, c’est d’ailleurs ce qui poussera le père à se marier à une autre femme et abandonner Wadjda et sa mère.

Mère qui suit d’ailleurs le chemin émotionnel inverse du père. En effet, elle est présentée comme une femme qui ne déborde pas de sa place et travaille à éduquer sa fille de manière traditionnelle. Lorsque Wadjda la défend auprès du chauffeur qui lui reproche son retard, la mère intime sa fille de faire profil bas et de rentrer. Mais l’évolution de cette femme, travaillée par l’influence de sa fille, l’abandon progressif de son mari et la volonté d’émancipation contagieuse d’une de ses amies, la poussera finalement à acheter ce vélo à sa fille et par-là, à s’affranchir elle même de certaines règles. Il est intéressant de voir l’effet miroir que crée la réalisatrice entre la figure de la mère et celle de la directrice. L’interdit, la restriction, les règles et la rigidité subi par ces femmes sont ici incarnés par l’école certes, mais surtout par une femme elle-même. Wadjda se situe au croisement de ses deux modèles d’éducation, révélant ici un paradoxe: au même titre qu’une femme participe à sa propre aliénation (la directrice), ce n’est que par une femme qu’une libération est possible (la mère de Wadjda en lui offrant finalement son vélo).  

Mais comment ce propos, cette tête, prendrait-il forme sans le concours d’un oeil, d’un regard ? Dans Wadjda, les images sont chargées d’un sens, elles sont porteuse de ce discours. De manière très efficace et simple, les images de Wadjda concentrent une réflexion à travers des outils purement cinématographiques. Par exemple les images communiquent très bien cette tension entre espace privé et espace public. Au début du film on voit passer la mère de la maison à la rue. Elle est en train de préparer du café dans la cuisine , dehors un chauffeur la klaxonne. La jeune femme verse le café dans un thermos et le plan suivant montre le chauffeur en train de verser de l’huile dans son moteur. Dans un raccord beaucoup de choses sont exprimées, le rôle de la femme à l’intérieur à préparer du café, la place de l’homme dans l’espace public qui répare sa voiture. De même le passage de l’intérieur de la maison, où son visage est découvert à l’extérieur où il est complètement caché au chauffeur donne à voir cette tension très forte entre expression et répression. Des indices se glissent ça et là dans le film pour mettre en perspective les problématiques et faire passer des informations de manière discrète et non appuyée. Par exemple, cette affiche publicitaire pour un déodorant que des bandes de scotch noir viennent balafrer pour cacher les parties dénudées du mannequin occidental qui s’y trouve.

De plus, l’esthétique de l’image et des plans traduit très bien ce conflit que narre le film. Des plans surcadrés et serrés lorsque Wadjda subit une forme d’oppression, viennent contraster avec des plans larges, de grands espaces qui ouvrent à Wadjda des possibilités. Comme cette scène où la petite fille voit son vélo au dessus du muret, comme roulant sous l’emprise de sa propriétaire imaginaire: Wadjda elle-même. De manière générale, le ton pâle des images traduit une réalité parfois douce/amère et vient suggérer le sentiment de tristesse et d’incompréhension qui traverse Wadjda. Ainsi l’esthétique est cohérente avec sa mise en scène et les idées que le film véhicule. Cette scène où la directrice de l’école fait une annonce dans la cours, tout concorde. Le mégaphone, la mise en espace de la scène (les filles sont en rang, toutes vêtues d’un même habit gris/noir) et les plans (symétrie, longue focale qui écrase la perspective), tout tend vers une même impression: ici, celle d’une prison déguisée en école.

Enfin, le film n’oublie jamais de donner à son histoire du coeur. C’est le troisième, et non des moindre, élément essentiel à la beauté d’une oeuvre cinématographique. Wadjda est un film qui a du coeur. Il est évident qu’il passe très souvent par son personnage principal. La réalisatrice n’oublie jamais de donner à son actrice la chance de faire passer ses propres émotions et par ce biais, nous accrocher plus solidement à son personnage. Haifaa Al-Mansour ne laisse jamais de côté le potentiel émotionnel des relations humaines qu’elle décrit et desquels elle se sert pour servir son propos. C’est par exemple, la relation de Wadjda avec son ami Abdallah. Une des plus belles scènes du film est cet échange entre les deux enfants: Abdallah a mis des petites roues à son vélo pour que Wadjda puisse en faire. La petite fille se sent blessée par son ami qui la sous-estime en prétendant qu’elle ne sait pas faire du vélo et pleure. Le petit garçon se rend compte de son erreur et par là de la souffrance de son amie. Une autre composante de l’émotion passe par la volonté de Wadjda de comprendre le Coran. Le concours, qui était un moyen, devient une fin en soi. Wadjda s’investit émotionnellement du Coran. Un apprentissage qui se ressent lorsque la petite fille psalmodie certains verset lors du concours. Le coran passe par la voix, la voix par le chant, le chant par l’émotion.

En conclusion, il est assez évident que Wadjda brille par sa capacité à ne jamais détacher le cerveau du coeur et à les faire passer par le prisme de l’image cinématographique. C’est cette cohérence, condition sine qua non pour qu’un film dépasse le simple produit cinématographique, qui fait de ce premier film un long métrage intelligent sur le plan textuel, émotionnel et esthétique. C’est parce que wadjda concentre toutes ces qualités, qu’il touche le coeur, le cerveau et les yeux.

Mathilde BELIN