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Omar | Analyse

Omar, Abu-Assad (2013)

Sorti en 2013, Omar d’Hany Abu-Assad fait partie de ces pépites cinématographiques dont les festivals aiment à s’attribuer la découverte. Sélectionné dans la section un certain regard du festival de Cannes, nommé à l’oscar du meilleur film étranger, ce drame palestinien est pourtant bien différent des films sortant habituellement de ces machines sélectionneuses. En effet, avec son cinquième long métrage, le cinéaste Hany Abu-Assad réussit à se détacher des clichés associés à un genre de film auquel Omar semble appartenir à première vue, c’est-à-dire un film social sur toile de fond politique. Si sur papier le spectateur pense signer pour une heure trente-six d’un cinéma du réel appuyant rageusement et avec force détails réalistes sur un problème épineux et complexe, le film s’avère très vite être une œuvre dont l’ambition dépasse le simple message politique.

Omar (Adam Bakri), jeune boulanger palestinien est amoureux de Nadia (Leem Lubany), la sœur de son ami d’enfance Tarek (Eyad Hourani). Avec Amjad (Samer Bisharat), un autre de leurs camarades, ils tuent un soldat Israélien. Le trio est dénoncé, Omar est arrêté. S’ensuit une escalade de manipulations, mensonges et trahisons qui mèneront les trois amis au bout de leur amitié et de leurs idéaux.

Tout au long de son déroulement, Omar déjoue les codes et les attentes en élargissant au fur et à mesure les limites de sa narration (qui ne s’arrête ni à une histoire d’amour, ni à un combat politique) et en ne se refusant jamais le droit de générer des images qui nous emmènent bien loin du réalisme inhérent à ce genre de film. Cela se joue avant tout au niveau du scénario.

En effet, la grande force de ce long métrage palestinien réside dans son scénario. Maitrisé de bout en bout, ne laissant rien au hasard, il entraine son spectateur dans les ramifications  insoupçonnées d’une histoire dont on croit, à tort, délimiter très vite les enjeux. On nous présente un personnage somme toute banal, un jeune homme amoureux, dont les préoccupations ne nous paraissent pas non plus extraordinaires (une fois accepté l’environnement dans lequel il évolue et les contraintes quotidiennes que cela implique : Omar vit en Cisjordanie, une zone tiraillée par le conflit israélo-palestinien).  Omar est boulanger, il est amoureux de Nadia qui semble l’aimer en retour et avec qui il échafaude en cachette un plan de vie en commun. L’histoire semble dès les dix premières minutes poser clairement les enjeux d’un scénario qui sent fort le déjà-vu.

Sauf que ce qui rend un scénario puissant et complexe n’est pas sa volonté d’originalité (que l’on confond trop souvent avec un gage de qualité lorsqu’elle n’est souvent qu’une parure cachant la banalité de la construction de l’histoire qu’elle sert) mais bien l’exploitation jusqu’au-boutiste d’une situation donnée. D’ailleurs, plus la situation est basique plus il semble difficile d’en dépasser le caractère commun. Mais si l’on regarde de plus près dans les histoires qui ont traversé les époques et dont plus personne ne semble aujourd’hui contester le statut de chef-d’œuvre, on constate qu’elles se rapportent souvent à des expériences très communes. C’est ce qui fait leur force. Le scénario du film est ainsi comparable à ces grandes tragédies qui prennent à bras le corps des thèmes aussi larges et inépuisables que l’amour, l’amitié, le pouvoir, la trahison, la vengeance, etc.

De ce fait, Omar se rapproche de Roméo et Juliette dans cette notion de destins qui lie leurs personnages principaux. Ce qui rend l’histoire d’amour entre Omar et Nadia passionnante n’est pas son caractère empêché, ni même la force du sentiment amoureux mais bien le chemin, la direction qu’elle les force à emprunter. Dans Omar, l’amour ne se détache pas du reste. Comme dans Roméo et Juliette, il est douloureusement mêlé aux choix personnels, aux actions, aux convictions, à la politique. La grande et la petite histoire se rejoignent et entrainent les amants dans des rouages de plus en plus écrasants, dont on ne sort qu’au détriment d’un sacrifice lui aussi de plus en plus conséquent.

Cependant le film ne s’appelle pas ‘Omar et Nadia’, mais bien Omar tout court. Reviennent alors en tête les titres de ces autres grandes tragédies portant fièrement le nom de leur héros : Britannicus, Andromaque, Antigone, Phèdre et bien d’autres encore. En effet, tout comme la tragédie, il ne fait aucun doute que le scénario puise sa force et sa construction dans son personnage principal. Un personnage auquel le spectateur peut s’identifier mais qui va être confronté à des choix moraux cruciaux, à des responsabilités parfois plus grandes que celles qu’il voulait prendre au départ. Mené malgré lui vers une issue fatale, Omar a cela en commun avec les grands héros tragiques qu’il est à un moment ou à un autre confronté à la notion de sacrifice ultime. C’est un héros tragique car c’est un personnage dépassé par des forces plus grandes que lui.

On constate donc que le scénario écrit par Hany Abu-Assad présente les caractéristiques des grands récits qui, sous couvert d’une histoire banale, finissent par nous mener beaucoup plus loin que l’on aurait imaginé. Maitrisant à la perfection les différents arcs narratifs de son histoire, Abu-Assad mène par le bout du nez un spectateur qui, comme Omar, se retrouve piégé par une série de causes/conséquences ne semblant avoir aucune issue favorable. Cela est rendu possible grâce à des personnages secondaires qui mettent à mal le récit et complexifient les choix et actions du personnage principal. On soulignera par exemple l’incroyable force du personnage de Nadia. Présentée comme une amoureuse insouciante et naïve, passant malicieusement des mots doux à son amant secret, elle se révèle être le personnage le plus intègre et droit, dont on sacrifie l’amour malgré elle. Le cinéaste sait donc surprendre (et par là captiver) le spectateur en déjouant ses attentes, qu’elles se situent au niveau du récit, du thème, du genre ou de la mise en scène.

Omar prend donc les traits d’un film américain sans toutefois en présenter le caractère manichéen et parfois superficiel. Ne se refusant ni l’action, ni la violence et ne se restreignant jamais dans la mise en scène (course-poursuite, mouvements de caméra, lumière et couleurs appuyées, cadres très graphiques), le film est à la hauteur de ses ambitions. L’influence du cinéma américain est partout et Abu-Assad sait en tirer profit pour donner à sa mise en scène ce style très particulier, oscillant sans cesse entre des images très Hollywoodiennes et un cadre de récit très personnel. Ainsi, le réalisateur relève haut la main son pari : mettre les codes d’un cinéma populaire et divertissant (les codes du cinéma américain) au service d’une histoire complexe et difficile qui prend racine dans l’un des conflit politiques les plus délicat d’aujourd’hui.

Mathilde BELIN