Miss Peregrine

« Miss Pérégrine et les Enfants particuliers » | Tim Burton et ses enfants étranges

Avec « Miss Pérégrine et les Enfants particuliers », adaptation libre du roman  fantastique de Ransom Riggs, Burton surprend son spectateur en sortant de sa zone de confort du stranger than fiction. En effet, il n’embarque pas son public comme d’habitude dans un univers d’office étrange mais débute par une situation concrète et réelle. Le maladroit et impopulaire Jake (Asa Butterfield) découvre son grand-père (retrouvailles avec Terence Stamp) adoré, mort, les yeux arrachés. Il croit apercevoir une créature monstrueuse et un inconnu à l’apparence singulière. Ses parents, craignant pour la santé mentale de leur fils, l’envoient chez une psychologue. Mais les séances chez cette dernière réveillent davantage les souvenirs des contes de son grand-père à propos d’aventures invraisemblables avec les orphelins « particuliers » de Miss Pérégrine qui encouragent Jake à partir à la découverte de ces derniers.  

Tim Burton fait preuve d’honnêteté en ne voulant pas réaliser un simple copié-collé de ses grands succès antérieurs comme « Edward aux Mains d’Argent » (1990) malgré certaines composantes indissociables de son cinéma telles que les manoirs glauques, les paysages aux excroissances (notons que le film fut en partie tourné à Brasschaat), le look gothique des personnages, les adultes mentalement absents, et évidemment les enfants inquiétants. Le spectateur sent que le réalisateur américain est au début d’une nouvelle phase de création davantage ancrée dans le réel et dans un univers moins lugubre que précédemment mais qui peine à se dessiner. Dans ce dernier film, la note poétique et la morale féérique de Burton ont du mal à se déployer. Le cinéaste passe un peu trop rapidement sur la première partie du film et ce malgré un budget-temps de 127 minutes. Le côté naturel et progressif de la relation amoureuse et le cheminement intérieur du personnage principal en sont affectés. Le garçon timide du début se meut soudainement en leader du groupe, mature et courageux, assurant quasiment seule, à la place de Miss Pérégrine, la protection des enfants. Jake devient de manière trop calculée le porteur d’espoir doté de nombreuses qualités et de capacités, regorgeant d’idées pour déjouer les plans des méchants.

Plus encore que le héro, l’antagoniste et les adversaires manquent de carrure. Les fameux «Creux » apparaissent comme des monstres caricaturaux et interchangeables hormis leur leader, Barren, interprété par Samuel Lee Jackson. Ce choix de casting est tout aussi audacieux que celui d’Eva Green en Miss Pérégrine ou de Judi Dench, les deux « ombrunes », mais nettement moins efficace. Le spectateur ne manque pas de repérer le jeu exagéré de Jackson, peu plausible en scientifique fou aux fausses allures d’Albert Einstein.

Un autre bémol de ce long-métrage constitue l’abondance des personnages sous-exploitée par rapport à l’oeuvre originale. (Notons, par ailleurs, pour nos cinéphiles historiens, qu’il y a un côté méta du cinéma par la délégation du regard au sens premier.) Bien que Burton tend généralement à jongler entre plusieurs micro-récits à l’intérieur de l’intrigue principale, dans « Miss Pérégrine et les Enfants particuliers », il faillit à résoudre cet acte de balance. La volonté d’anticiper leur histoire personnelle et leur évolution dès le générique saute aux yeux de manière trop évidente et sans l’effet escompté.

Aussi, l’auteur aborde beaucoup trop peu le cadre historique de l’intrigue. Ainsi, la deuxième et réelle menace au sens premier, les nazis, reste en surface alors qu’elle est pertinente pour le message critique de l’auteur. De même, la portée philosophique des actes des « Creux » n’est pas totalement exploitée au contraire d’un autre film du même genre, « Coraline » (2002) de Neil Gaiman qui puise plus profondément dans la connotation sous-jacente de monstres voleurs de yeux d’enfants.

La musique du nouveau Burton est cette fois signée Mike Higham et Matthew Margeson. Autant dire que les mélodies enchanteresses de Danny Elfman auraient été bien plus adaptées pour meubler l’ambiance que la note pop dominante. Plus particulièrement le générique de fin ne correspond pas du tout à l’univers général si caractéristique de Burton ni à celui évoqué par le livre et éloigne son spectateur davantage d’une terra incognita si familière.  

Un des plaisirs majeurs du film consiste dans les retrouvailles avec une des actrices que Burton a véritablement recyclée : Eva Green. En comparaison avec « Dark Shadows », le cinéaste l’utilise encore davantage à contre-courant conférant à celle qu’on limitait trop souvent aux rôles de vamp une partition sévère aux marottes excentriques et à l’accent drôle. Malgré le charme bizarre de Miss Pérégrine, Burton néglige à nouveau le facteur temporel. Le temps est trop écourté empêchant Green d’exploiter pleinement son personnage. La large galerie des interprètes enfants accuse du talent et du charisme, en particulier la juvénile Ella Purnell dans le rôle d’Emma, la « fille du vent » avec les chaussures de plomb, mais Burton ne donne pas suffisamment la chance au spectateur de se familiariser avec eux.

Burton a du mal à transposer l’esprit du roman pour « enfants » sorti en 2011. Dans l’œuvre littéraire, le rôle narratif des photographies amateurs est bien plus exploité que dans l’adaptation plus synthétique pour grand écran. On pourrait également reprocher le côté naïf plus digeste de l’univers filmique, mais ce serait négliger la part d’espoir et le triomphe des exclus qui caractérise l’univers de Burton. Cette victoire des « loosers » nous permet en effet de – malgré quelques réticences sur le film en général- retrouver une candeur rare chez les cinéastes actuels et que Burton préserve malgré les faiblesses de cette dernière réalisation.

Dans cette histoire de passation générationnelle, rappelant de loin Big Fish du même auteur, les inconditionnels de Burton et ceux à la recherche d’action et de fantastique en auront pour leur compte mais les amateurs de grands classiques burtoniens regretteront la poésie subtile mais critique habituelle du réalisateur. Toutefois, Burton reste fidèle au monde d’entre-deux avec un conte horrifique pour les petits mais surtout pour les grands enfants comme le cinéaste lui-même mêlant personnages spéciaux, plus attachants qu’effrayants. Le cinéaste de l’étrange arrive vraisemblablement à une période créative charnière dont il détient déjà la recette magique mais dont il doit encore chercher de nouveaux ingrédients particuliers.

Mara Kupka

Titre: Miss Pérégrine et les Enfants particuliers

Réalisation: Tim Burton

Interprétation: Asa Butterfield, Eva Green, Samuel L. Jackson, Ella Purnell, Judi Dench