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Rendez-Vous avec la Peur | Analyse

Rendez-vous avec la Peur, Jacques Tourneur (1957)

 

Film classique de Série B du réalisateur français non moins classique Jacques Tourneur, Rendez vous avec la Peur fait partie de ces vieux films fantastiques qui restent, tant ils ont ancré un peu plus le genre dans ce qu’il a de plus spécifique. Sorti en 1957, le film est représentatif d’un cinéma qui tend à vouloir jouer avec son spectateur. En bon maestro de la mise en scène cachotière et léchée, Tourneur offre ici une belle variation autour du thème des forces du mal.

Rendez vous avec la peur raconte l’histoire de John Holden, un célèbre psychiatre amené à enquêter à Londres sur la mort de son collègue, le professeur Harrington, avec la nièce de celui-ci. Le couple se rendra vite compte que les vénérations démoniaques du Dr Julian Karswell n’y sont peut-être pas pour rien. C’est à Travers le personnage de Holden interprété par Dana Andrews (que l’on connait notamment pour son incarnation du détective amoureux dans Laura d’Otto Preminger), que Tourneur se plaît à mener son spectateur au bout du questionnement épineux qu’est celui du surnaturel.

En effet, le film fonctionne en partie parce qu’il ne se facilite pas la tâche et ne semble pas à tout moment passer discrètement à travers le “vraisemblable”. Le personnage principal est en effet un sceptique convaincu, voire maladif. Il faut du temps pour le voir s’ouvrir ne serait-ce que timidement  à la possibilité d’une présence démoniaque. Le trajet du personnage est donc intéressant de ce point de vue, puisqu’il ne semble pas être un personnage de film fantastique, mais plutôt un détective qui se serait trompé de film. Et c’est justement cela qui est intéressant. En effet, le spectateur lui, n’a pas besoin d’être convaincu de quoi que ce soit puisque la présence réelle du démon meurtrier est révélée à la 7e minute du film, lorsque le professeur Harrington est tué. Il ne fait donc apparemment plus aucun doute pour nous que la créature existe. Le suspens ne se joue donc pas à ce niveau là. Il se joue justement au niveau, non pas de notre croyance, mais de celle du personnage principal. En effet, le Dr Karswell lui prédit une mort similaire à celle de son collègue, lui indiquant (dans sa grande générosité) la date et l’heure (le 27 Octobre à 22h). Ainsi, la question n’est plus : la menace qui plane sur John Holden est elle réelle ? Mais : Holden saura-t-il vaincre son scepticisme afin de sauver sa peau ? Voilà ce qui rend Rendez vous avec la peur intéressant.

Cela devient d’autant plus important lorsque l’on sait que Jacques Tourneur ne voulait pas que le monstre apparaisse dans le film (sauf dans 4 images quasi subliminales à la toute fin du film afin de troubler le spectateur au point de se demander s’il a bien vu le monstre). En effet, c’est le producteur et co-scénariste du film Hal E. Chester qui a imposé au réalisateur la présence à l’écran d’un démon, il faut le dire, beaucoup moins effrayant que sa présence suggérée. Mais l’on voit malgré tout la subtilité de Tourneur et son pouvoir de suggestion (qu’on pourrait penser gâchée à cause de cette apparition évinçant tout doute possible). Par exemple, cette main, posée à deux reprises sur la rampe de l’escalier lorsqu’Holden fouille la maison du Dr Karswell. Une main que Tourneur défait complètement de son propriétaire (s’il existe) dans deux contre-champs chargés d’angoisse. De même, cette idée brillante du processus de matérialisation du démon à travers la formation lente et puissante d’une épaisse volute de fumée. La première apparition de celle-ci ayant annoncé la venue du démon (lors de la mort du professeur Harrington), le spectateur attend sans nul doute son arrivée lors de la scène dans la forêt  lorsque la fumée refait surface. De plus, cela mettrait définitivement fin au scepticisme de notre Holden bien aimé. Et bien non ! Tourneur réussit à déjouer les attentes en faisant se rétracter un nuage de fumée qu’on imagine maintenant pouvoir être la fumée d’un feu, d’une voiture, combiné avec un jeu de lumière étrange. La finesse du metteur en scène est là, dans la suggestion et dans l’appréhension totale des raisonnements et attentes de son public.

Tous ces procédés participent de ce désir de placer malgré tout le film dans certaines ambiguïtés. S’il ne fait pas de doute que le démon existe, que le parchemin cherche effectivement à s’échapper des mains de son propriétaire, qu’une tempête se déclenche au bon vouloir de l’inquiétant Dr Karswell, il n’en reste pas moins que la thèse est ambiguë. En effet, l’argument qu’oppose constamment le pragmatique Holden est celle de l’auto-persuasion. C’est à dire la capacité d’un patient de se convaincre de l’existence d’une chose irrationnelle au point de la voir et donc d’agir en conséquence. Et c’est plus ou moins le cas dans le film puisque la mort du professeur Harrington n’est pas dû à l’attaque d’un démon mais bien à l’électrocution qui suit son accident de voiture (lui même provoqué par la précipitation et l’angoisse du Professeur). On remarquera aussi en fond sonore lors de l’approche de la bête, comme un bruit de roue de chariot en bois qui grince et que l’on fait doucement rouler. Je laisse la déduction au lecteur.

La fin du film est en cela représentative de toute la démarche de Jacques Tourneur (qui était lui-même un fervent convaincu de l’existence de forces surnaturels). “C’est peut-être mieux de ne pas savoir” lance la nièce du défunt professeur à Holden. En effet, Tourneur joue sur ce que le spectateur sait et ce que le personnage ne sait pas. Le spectateur a vu le Dr se faire déchiqueter par le démon. Cette scène répond globalement au même mécanisme que le premier meurtre: la formation de la fumée se confond avec celle qui s’échappe d’une locomotive et le même bruit de chariot mécanique retentit.  Mais la scène se déroule derrière un train passant à toute vitesse, ce qui empêche les protagonistes postés sur le quai de voir ce qui se passe. La découverte du corps entraîne donc la théorie suivante: il s’est fait écraser par le train en voulant traverser les rails. Une explication mise en doute par l’un des policiers qui dit l’avoir vu traverser sain et sauf. “Vous avez raison, parfois c’est peut être mieux de ne pas savoir” répond alors Holden à la nièce du professeur. Et le couple de disparaître littéralement du quai, au passage strident d’un train dans la nuit. Voilà le grand tour de force de Tourneur: montrer au spectateur que l’important n’est pas dans le fait de croire ou non mais dans la capacité et la force du simple doute. Car c’est lui et lui seul qui permet les questions et par conséquent les réponses.

Plaçant ça et là suffisamment d’éléments et de zones d’ombre, Rendez vous avec la peur arrive à faire cheminer une idée, la distillant au gré d’événements troublants se répondant les uns aux autres. Sa grande force est dans sa capacité à mettre en difficulté son personnage tout comme un film fantastique nous met en difficulté le temps d’une séance (on accepte l’existence d’une créature, d’un monstre pendant la durée d’un film au point parfois de manifester une peur irrationnelle mais irrépressible après le visionnage). C’est d’ailleurs ce que recherche principalement le spectateur et qu’il trouve ici exposé de manière passionnante: cette petite seconde de doute dont on se pensait à l’abri.

Mathilde BELIN