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Blue Velvet | Analyse

Blue Velvet de David Lynch (1986)

La réinterprétation du conte

Le 23 août 2016, la BBC a publié une liste des cent meilleurs films du XXIº siècle. Le tout premier c’est Mulholland Drive (2001) du réalisateur américain David Lynch, qui est aussi le numéro 21 dans la liste des meilleurs films américains de toute l’histoire du cinéma. Avec une carrière de dix longs-métrages et plus d’une vingtaine de courts-métrages, Lynch peut être considéré comme un des cinéastes les plus importants de notre temps.

Il est né le 20 janvier 1946, et a vécu sa jeunesse dans un quartier résidentiel des États-Unis (le quartier typique que nous voyons dans les films) et c’est cet endroit qui l’a inspiré pour réaliser son quatrième film, Blue Velvet (1986). Ce film raconte l’histoire de Jeffrey (Kyle McLachlan), un jeune garçon qui retourne à sa ville natale, Lumberton, pour visiter son père, victime d’une crise cardiaque. Là-bas, il retrouve une oreille coupée, et avec Sandy (Laura Dern), la fille du chef de police, il commence à enquêter pour résoudre le mystère de la chanteuse Dorothy Vallens (Isabella Rossellini) et de Frank Booth (Dennis Hopper). Lynch lui même a dit, à propos de sa jeunesse :

« It was a dream world, […] blue skies, picket fences, green grass, cherry trees — Middle America the way it was supposed to be. But then on this cherry tree would be this pitch oozing out, some of it black, some of it yellow, and there were millions of red ants racing all over the sticky pitch, all over the tree. So you see, there’s this beautiful world and you just look a little bit closer, and it’s all red ants. »

« C’était un monde de rêve […] des ciels bleus, des palissades, la pelouse verte, des cerisiers — l’Amérique de la classe moyenne telle qu’elle devait être. Mais sur ce cerisier il y avait un trou qui débordait, avec des zones noires et des zones jaunes, et il y avait des millions de fourmies rouges partout sur le trou gluant, partout sur l’arbre. Tu vois, il y a ce beau monde et tu dois tout simplement regarder un peu plus près et ce n’est que des fourmies rouges. »

Et c’est ainsi que le film commence : le père de Jeffrey souffre une crise cardiaque lorsqu’il est en train d’arroser sa jolie pelouse. La caméra fait alors un zoom in dans l’herbe, et nous découvrons des dizaines de scarabées qui s’entre-dévorent. C’est une allégorie de ce que le réalisateur veut nous faire comprendre avec son film : les choses ne sont pas toujours ce que l’on voit dans un premier temps, et une fois que l’on enquête, même le quartier le plus parfait cache des éléments affreux. C’est la thèse première du film : l’opposition binaire entre l’ordinaire Lumberton et le monde caché où habite Frank Booth (McGOWAN, 2007).

Laissant de côté l’aspect criminel (et donc, le film noir), Blue Velvet peut être compris comme un conte psychologique où Jeffrey essaye de résoudre son complexe œdipien (BODIN et POULSEN, 1998), mais ce n’est pas la trame la plus intéressante du film. En effet, nous allons plutôt diriger cette analyse vers le monde onirique. Blue Velvet pourrait-il être inspiré des contes de fées ? Est-il une réinterprétation de ce genre ?

Pour répondre à ces questions, nous allons diviser cette analyse en trois parties : tout d’abord nous étudierons les personnages et leur relation avec les contes ; ensuite, nous allons voir comment Lynch inverse le conte classique, puis, finalement, nous essayerons de trouver les différentes références aux contes dans le film.

  1. Les personnages

Nous allons commencer en parlant des personnages, qui sont très importants dans les contes. Tout d’abord, le premier élément qui saute aux yeux, c’est que la chanteuse du film de Lynch porte le même prénom que l’héroïne du film de Victor Fleming, Le Magicien d’Oz (1939). Ce n’est pas une coïncidence : David Lynch a admis dans plusieurs interviews que Le Magicien d’Oz l’a beaucoup inspiré. Mais il n’y a pas seulement le prénom des deux héroïnes qui coïncide. Lorsque Jeffrey rentre dans l’appartement de Dorothy, juste avant que celle-ci revienne, le cinéaste insère un gros plan des chaussures de Jeffrey. Sachant que dans les films de David Lynch rien n’est dû au hasard, nous pouvons déduire qu’il veut montrer quelque chose au spectateur : il veut attirer l’attention sur les pieds de Dorothy, mais il ne le dit pas explicitement. Juste après, la chanteuse rentre, et c’est là que l’on peut apercevoir ses talons rouges : les mêmes talons que porte Dorothy dans Le Magicien d’Oz ! Par contre, les talons dans Blue Velvet ne sont pas aussi brillants : qu’aurait-il pu se passer ? Il est facile de supposer que Dorothy a grandi d’un film à l’autre, et ses talons avec. Elle est toujours à Oz et elle essaye de s’en échapper, mais n’y arrive pas puisqu’elle est sous l’influence de la méchante sorcière de l’Ouest. Ces talons rouges symbolisent son espoir de retrouver son mari et son fils, de même que dans le classique de 1939, ce sont les souliers rouges qui emmènent Dorothy chez elle. Enfin, nous pouvons remarquer que lorsqu’elle est présentée dans le club avant de chanter, elle est appelée « The Blue Lady ». Une référence à la robe bleue que porte Dorothy dans Le Magicien d’Oz. Les parallèles entre les deux personnages sont indéniables.

Mais qui est cette méchante sorcière ? C’est évidemment Frank Booth, l’homme qui abuse de Dorothy et qui a kidnappé sa famille. C’est lui qui règne sur le quartier dangereux et c’est pour ça qu’il traitera Jeffrey de « neighbor » (voisin, en français). Symboliquement, le lien entre les deux personnages est montré de différentes façons. Tout d’abord, le masque avec lequel Frank inhale le mystérieux gaz est d’une couleur bleu-vert et renvoie au nez aquilin et à la peau de la méchante sorcière de l’Ouest. Ensuite, on nous montre la « magie » de Frank : il se déguise pour ne pas être reconnu, c’est une espèce de transformation en une autre personne. Puis, beaucoup plus évident, lorsque Frank et ses collègues partent de chez Ben, ils disparaissent littéralement de la scène. Les amis de Frank pourraient être alors considérés comme les singes ailés du Magicien d’Oz, les sbires de la sorcière qui font tout ce qu’elle exige.

Sandy, de son côté, pourrait être considérée comme l’opposé de Frank : elle est du côté de Jeffrey et l’aide à résoudre le mystère. On pourrait dire que Sandy est une espèce de bonne fée, et donc, Glinda dans le film de Victor Fleming. Elle a aussi des pouvoirs : lorsqu’elle apparaît pour la première fois en mouvement à l’écran (on a déjà vu une photo d’elle), elle est dans le noir et on l’entend parler avant de la voir. Elle apparaît comme un rayon de lumière dans la nuit, avec une robe rose, comme Glinda. Dans la conversation qui suit, elle fait part de ses pouvoirs à Jeffrey : elle sait des choses. C’est elle qui lui raconte ce qu’elle sait sur Dorothy et qui va toujours aider Jeffrey à accomplir son but, mais elle ne transgressera jamais la loi (incarnée par son père) parce qu’elle est pure et bonne, comme une fée. Il est intéressant de remarquer que le prénom de Sandy est un diminutif de « sand », qui veut dire « sable » en français. Son prénom est une référence directe au Sandman, le marchand de sable, personnage du folklore anglo-saxon qui est chargé de faire tomber du sable pour endormir les gens. C’est une référence claire à l’espace du rêve et aux contes de fées (la mythologie étant elle-même un conte en soi). Sandy représente dans ce film la fée des rêves, qui accompagne Jeffrey dans son aventure. C’est également elle qui raconte son rêve, qui deviendra réalité  à la fin du film.

Il nous reste alors Jeffrey, qui ne représente aucun personnage du Magicien d’Oz, mais qui incarne le héros classique des contes. Jeffrey est un petit garçon qui veut devenir un homme, et pour cela il va devoir faire face à la sorcière et la tuer (ce qui arrive à la fin, lorsque Jeffrey tue Frank). Tout d’abord, il découvre l’oreille lorsqu’il est en train de jouer : il lance des pierres contre une cabane pour s’amuser, comme un enfant. C’est ici que commence son voyage introspectif pour devenir adulte. Comme tous les héros de conte, il y a une interdiction qu’il doit transgresser. D’abord, sa tante lui dit de ne pas aller vers Lincoln Street, ce qu’il va évidemment faire, puis il contredit la loi elle-même, représentée par le père de Sandy, lorsque celui-là lui dit d’oublier l’affaire et de laisser la police faire son travail. C’est ainsi qu’on peut affirmer que Blue Velvet est un conte de fées pour adultes, où rien n’est réellement ce qu’il semble être.

 2. Inversion des contes de fées

Les contes sont souvent des allégories pour apprendre aux enfants à voir le monde, la vie. Mais la violence et la cruauté de Blue Velvet sont telles que le film fut interdit aux moins de dix huit ans lors de sa sortie. C’est donc un conte qui vise un public adulte. D’une certaine façon, c’est l’inversion d’un conte. Dans le film, plusieurs éléments nous font penser à cette inversion, à l’opposition de certains éléments. Telles deux faces complémentaires d’une pièce de monnaie, Lynch montre aussi bien la beauté que l’horreur de la ville de Lumberton. Mais comment ?

Dans un premier temps nous pouvons analyser le prologue du film. D’abord, on nous montre un quartier résidentiel parfait des États-Unis, avec des jardins aux fleurs merveilleuses, des pompiers contents et des enfants qui traversent gentiment la rue. Puis un homme qui arrose son jardin tombe tout d’un coup, ce qui choque le spectateur. Ici, Lynch veut faire comprendre à l’observateur que tout peut arriver n’importe où, et que ce qui paraît parfait en surface peut s’effondrer rapidement. Pour cela, il nous montre aussi, pour terminer le prologue du film, la jolie pelouse et grâce à un zoom in, nous présente ce que cette pelouse cache : des insectes qui s’entre-dévorent. C’est ici que l’on comprend la dynamique qui soutient tout le film, cette opposition entre la beauté et le monstrueux.

Nous pouvons aussi parler de deux scènes complémentaires dans le film : le moment où l’on rentre dans l’oreille coupée, lorsque Jeffrey sort faire un tour avant de rencontrer Sandy, et le moment où l’on sort, mais cette fois-ci, de celle de Jeffrey. Ce sont deux scènes opposées (entrer/sortir, oreille en décomposition/oreille en bon état, début/fin…) mais qui nous montrent, en tant que spectateur, que l’on a fait un tour dans l’histoire tout en inversant le cycle de la nature : on passe de la mort à la vie.

Ensuite, nous pouvons faire référence aux dialogues du film. Lorsque Jeffrey donne un coup de poing à Frank dans la voiture, ils descendent et ce dernier commence à embrasser le héros. Dorothy pleure et lui dit de le laisser tranquille. Puis Frank dit qu’il va lui envoyer une lettre d’amour, qui est en réalité une balle d’un revolver. Cela peut nous faire penser au baiser de Judas à Jésus-Christ : un symbole d’amour qui devient mortel. Ici, tout est inversé, et Frank nous le dit clairement.

L’opposition est aussi représentée dans la scène où Jeffrey et Sandy sont à la fête et s’avouent leur amour. Une saute d’axe a lieu lorsqu’ils s’embrassent : c’est un beau moment, accompagné d’une émouvante musique, mais cette saute d’axe intrigue le spectateur. Quelque chose va arriver. C’est alors qu’advient la poursuite en voiture entre Jeffrey et Mike, le vieux copain de Sandy (qu’ils confondent dans un premier temps avec Frank : c’est une fausse consécution caractéristique du film noir). Puis Dorothy arrive et Sandy découvre ce que Jeffrey a fait avec la chanteuse. C’est ensuite que l’inversion est représentée : on voit Sandy qui parle au téléphone, mais lorsque la caméra s’éloigne, on comprend que ce que l’on voyait était le reflet du miroir. On confond la réalité avec ce que le miroir nous montre, comme dans De l’autre côté du miroir, le roman de Lewis Carrol publié en 1871.

 3. Autres références aux contes dans le film

Parlons d’abord du générique du début du film: les noms des acteurs apparaissent devant une toile de velours bleu (blue velvet, en anglais) qui bouge doucement. Nous pourrions penser que ce sont des rideaux qui cachent quelque chose derrière eux (BODIN et POULSEN, 1998), quelque chose de mystérieux que le spectateur n’a pas le droit de regarder : est-ce l’horreur qui se cache derrière le doux aspect des velours ? Nous trouvons d’autres rideaux chez Dorothy, qui semblent toujours cacher quelque chose. Nous pouvons faire ici un parallèle avec la scène dans Le Magicien d’Oz où le chien Toto découvre ce qui se cache derrière les rideaux : un homme banal qui fait semblant d’être le fameux magicien.

La symbolique de chaque détail du film peut nous faire penser aux contes : c’est en taxi (jaune) que Jeffrey se dirige vers l’appartement de Dorothy à la fin du film pour faire face à Frank, et c’est aussi une route de briques jaunes que la petite Dorothy du Magicien d’Oz doit suivre pour arriver à la cité d’Émeraude.

Lorsque David Lynch parle du film de Fleming, il le qualifie souvent de « rêve », et c’est ce rêve que l’on trouve un peu partout dans Blue Velvet. Tout d’abord, et plus explicitement, dans la chanson que Ben chante (et que Frank cite lorsqu’il est en train de frapper Jeffrey). Cette chanson c’est In Dreams de Roy Orbison, dont les paroles font comprendre au spectateur que Jeffrey et Frank marchent ensemble. On pourrait penser que l’histoire n’est autre chose qu’un rêve de Jeffrey (à la fin, lorsque la caméra sort de son oreille, Jeffrey se réveille dans le jardin), à la façon du Magicien d’Oz et de Les aventures d’Alice au pays des merveilles (Lewis Carrol, 1865). Dans cette chanson, Roy Orbison fait lui aussi référence au Sandman, et donc, à l’homme chargé de porter les rêves des gens.

Dans une autre scène, vers le milieu du film, Jeffrey et Sandy sont dans la voiture devant une église, et une musique céleste accompagne le récit de la jeune fille. Elle raconte le rêve qu’elle a eu à son ami, un rêve affreux et terrifiant, où les rouges-gorges ne sont plus dans la ville. Ce rêve a quelque chose de prémonitoire : Jeffrey découvre le côté de plus en plus horrifiant de la société qui l’entoure. C’est donc le rêve qui sépare les deux mondes décrits dans le film.

Par rapport aux rouges-gorges dont nous avons parlé auparavant, nous pouvons signaler qu’un de ces oiseaux apparaît dans le film : juste à la fin du récit, Sandy, Jeffrey et la tante Barbara regardent un rouge-gorge se poser devant la fenêtre. Mais c’est un étrange oiseau : c’est un animal mécanique ! Nous pouvons ici faire le lien avec un autre film : Mary Poppins (Robert Stevenson, 1964), où un rouge-gorge mécanique apparaît également. Ce rouge-gorge représente en lui-même la thèse du film : il est en train de manger un insecte dégoûtant, le symbole de l’amour a lui aussi un côté sale qu’on ne peut voir que si nous l’observons de très près. C’est le sens premier du film ! C’est ainsi que le long-métrage commence et se termine.

En conclusion, nous pouvons bien dire que Le Magicien d’Oz a inspiré un jeune David Lynch lors de l’écriture et la réalisation de son quatrième long-métrage, créant une réalité onirique de conte de fées pour critiquer le rêve américain. Les références et le symbolisme dans Blue Velvet offrent des lectures et des possibilités d’analyse très vastes et complexes qui donnèrent naissance à des nombreuses études sur le film et son auteur tout en abordant des thèmes très différents. La complexité de ces symboles, ajouté à l’excellente réalisation de David Lynch, a offert au film la soixantième place du classement des cent meilleurs films américains de l’histoire du cinéma selon la BBC, faisant de Lynch l’un des rares réalisateurs  à compter deux films dans la liste. Même si le travail de Lynch a été très critiqué, nous pouvons dire que Blue Velvet est un de ses meilleurs films en même temps d’être le plus accessibles. C’est en réinterprétant le conte de fées que le réalisateur arrive au coeur du public : c’est un film qui ne laisse pas indifférent.

par Rubén Puerta

BIBLIOGRAPHIE :

  • BODIN, Gudrun M.A. & POULSEN, Ib Ph.D. (1998) « Blue velvet by David Lynch: A fairy tale about the developmental conflicts of growing from boyhood to manhood », Psychoanalytic Inquiry.
  • McGOWAN, Todd. (2007). The impossible David Lynch. United States of America: Columbia University Press.
  • OLSON, Greg. (2008). David Lynch. Beautiful Dark. United States of America: Scarecrow Press.