2048x1536-fit_gaspard-ulliel-nathalie-baye-juste-fin-monde-xavier-dolan

Juste La Fin Du Monde de Xavier Dolan | La meilleure apocalypse de l’année

Elu Grand Prix du Jury au Festival De Cannes 2016, Juste La Fin Du Monde s’annonce à ce jour comme l’œuvre la plus clivante de la filmographie de Xavier Dolan. En effet, entre les adeptes, voyant là son meilleur film, et les mécontents qui ont du mal à reconnaitre la patte du réalisateur québécois, le temps où ce dernier rangeait toutes les critiques dans le même camp semble révolu !

Taxé à tout vent d’enfant prodige du cinéma depuis la sortie de son premier long-métrage (J’ai Tué Ma Mère en 2009), Xavier Dolan prouve avec Juste La Fin Du Monde que l’heure est désormais venue de le destituer de son titre : en effet, ce n’est plus un enfant, juste un grand cinéaste !

Ce drame familial relate l’histoire de Louis (Gaspard Ulliel), grand auteur à succès, qui revient auprès de sa famille après douze années d’absence pour lui annoncer sa mort prochaine et inévitable. Au cours de cette journée, sa mère Martine (Nathalie Baye), sa petite sœur Suzanne (Léa Seydoux), son grand frère Antoine (Vincent Cassel) et la femme de ce dernier, Catherine (Marion Cotillard), vont se dévoiler désarmés face au retour du fils prodigue.

Un Silence très bruyant

Juste La Fin Du Monde est l’adaptation d’une pièce de théâtre éponyme écrite par l’auteur français Jean-Luc Lagarde (1957-1995) au début des années nonante. Absente pour la première fois d’un long-métrage de Dolan, l’actrice Anne Dorval occupe ironiquement un rôle important dans la genèse de ce projet. En effet, c’est cette dernière qui fait découvrir le texte d’origine au réalisateur en 2010. Si le coup de foudre n’est pas immédiat, le jeune québécois manifeste rapidement le besoin d’en faire un film cinq ans plus tard, lors de sa deuxième lecture.

Malgré une théâtralité exacerbée planant sur chacune des répliques, Dolan réussit l’exploit de rendre le texte sobre à l’écran. Et pour cause, celui-ci est relégué au second plan par un tout autre langage : le silence. Durant une heure et demie, le flot d’informations partagées entre les personnages à l’aide du regard fait froid dans le dos ! Plus efficace que de longs discours, l’enchainement de gros plans à la fois subjectifs et magnifiques permet aux spectateurs de prendre part à l’action en qualité de traducteur-interprète entre les différents membres de cette famille brisée.

Cette esthétisation du non-dit dénote totalement avec les films précédents de Dolan dans lesquels les dialogues explicites, les cris et le bruit occupent des places centrales. A défaut de créer l’unanimité, ce virement de bord a au moins le mérite de refléter la maturité et le travail de réflexion dont fait preuve le réalisateur pour aborder son sujet.

Mais que serait le silence sans musique pour l’accompagner ? Comme pour Mommy (2014), Dolan rassemble dans sa bande originale une liste de tubes populaires (pour ne pas dire has been) et parvient à les faire redécouvrir sous un nouveau jour aux spectateurs grâce à son montage. De Home Is Where It Hurts de Camille (2008) à Natural Blues de Moby (1999) en passant par Dragostea Din Tei du groupe O Zone (2004), un sentiment de nostalgie enivre chacune des séquences musicales.

Quand St Laurent rencontre Piaf…

Casting cinq étoiles pour les uns, rassemblement de comédiens bobos têtes à claques pour les autres, les acteurs de Juste La Fin Du Monde font preuve d’une foi absolue envers Dolan. Ce dernier le leur rend bien en les sublimant à l’écran et en permettant au spectateur de les découvrir sous un nouveau jour.

A commencer par Gaspard Ulliel. Le charisme de ce dernier n’a jamais été aussi bien mis en valeur que par la lumière de Dolan. L’acteur parvient à trouver un bon équilibre dans son interprétation entre la pudeur dont fait preuve son personnage, et les montagnes russes émotionnelles que traverse celui-ci durant tout le film.  Son jeu est intériorisé mais n’ennuie jamais.

Totalement relookée en Anjelica Hutson pour l’occasion, Nathalie Baye s’en sort également avec les honneurs. L’actrice rentre parfaitement en symbiose  avec son look excentrique pour, au final, arriver à se montrer crédible dans ce rôle de mère de famille maladroite et bourrée de bonnes intentions.

Léa Seydoux livre ici une prestation qui ferait douter le plus extrême de ses nombreux détracteurs. En effet, l’actrice abandonne ses tics habituels et fait preuve de sobriété par rapport à ce que le public a pu voir d’elle lors de ses précédents films. La James Bond Girl se montre sincère et touchante dans sa composition de petite sœur paumée et le résultat est surprenant.

S’il est loin de s’agir du premier rôle de brute colérique figurant dans la filmographie de Vincent Cassel, celui-ci s’est néanmoins rarement montré aussi peu cérébral dans ce registre. Malgré ses nombreux défauts portés à l’écran, il est presque impossible de ne pas ressentir un trop-plein d’empathie pour Antoine, son personnage. L’acteur donne l’impression d’abandonner totalement toute maitrise de lui-même, ce qui relève de l’exploit compte tenu les limites très solides du texte d’origine dans lesquelles s’inscrit le film !

Loin des rôles d’héroïnes charismatiques auxquels Marion Cotillard avait pris l’habitude depuis son oscar en 2008, le personnage de Catherine l’oblige à aborder une retenue des plus totales et à se positionner en tant que simple observatrice du coeur de l’action. Même si ses bégaiements à répétition sonnent faux, l’actrice peut compter sur une présence naturelle pour ne pas être reléguée dans les décors.

Les spectateurs qui s’attendaient à assister à un combat d’égos surdimensionnés à l’écran risquent d’être déçus. En effet, les membres du casting arrivent à accorder leurs violons et proposent un ensemble à la fois cohérent et fluide.  Juste La Fin Du Monde dépeint le portrait d’une famille brisée qui apparait comme telle à l’écran. Si aucun des acteurs ne se démarque véritablement c’est avant tout parce que ce sont les relations entre les personnages qui sont mises à l’honneur. Mention spéciale à Gaspard Ulliel et à Marion Cotillard qui parviennent à créer une atmosphère puissante durant les scènes qu’ils partagent.

Diviser pour mieux s’imposer

Juste La Fin Du Monde peut être vu comme le What ? (Polanski, 1972) ou le The Trouble With Harry (Hitchcock, 1955) de Xavier Dolan. Ces oeuvres partagent comme point commun de susciter la haine ou la fascination du public pour leur décalage total avec le reste de la filmographie de leurs créateurs. Déjà décrié par une partie des critiques cannoises, ce drame familial devrait hanter les souvenirs des spectateurs les plus sceptiques pour ses temps morts, son goût d’inachevé ou encore, sa mise en scène théâtrale.

Même s’il ne s’agit sûrement pas du film de Xavier Dolan qui perdurera dans la mémoire collective, Juste La Fin Du Monde permet néanmoins à son réalisateur de s’affranchir de son image de jeune premier de la classe pour aborder la prochaine étape de sa carrière. Cette dernière devrait en grande partie prendre place à Hollywood et débutera avec The Death and Life of John F. Donovan, son premier long-métrage tourné en anglais avec Kit Harington, Natalie Portman ou encore Jessica Chastain, et programmé pour envahir les salles en 2017 !

Robin Fourneau

Titre : Juste La Fin Du Monde

Réalisation : Xavier Dolan

Interprétation : Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Gaspard Ulliel

Genre : Drame familial

Date de sortie : 21 septembre 2016