voir-du-pays

Voir du Pays de Delphine et Muriel Coulin | Regarder des deux côtés de la frontière

Présenté à Cannes en mai 2016, Voir du pays a été porté à l’écran, non par un, mais par deux certains regards : ceux de Delphine (auteure du livre éponyme publié en 2013) et de Muriel Coulin. Déjà aux commandes de 17 filles en 2011, ce duo de sœurs s’attaque ici à une thématique quelque peu boudée par le cinéma français : les guerres au Moyen-Orient et les traumatismes qui en découlent.

Jeunes femmes militaires, Aurore et Marine s’apprêtent à séjourner trois jours dans un hôtel de luxe chypriote après plusieurs mois passés en Afghanistan. Durant ce « sas de décompression », les deux amies, ainsi que le reste de leur unité, se remémorent les souvenirs marquants de leur mission, recréés en images de synthèse spécialement pour l’occasion. Entre révélation de secrets inavouables et traumatismes, le retour à la réalité s’annonce rude !

A l’image de ce fameux pays que les personnages voient (à savoir Chypre, traversé par une frontière séparant une zone grecque et une zone turque), le film des sœurs Coulin est véritablement habité par une idée de confrontation. A commencer par le décalage entre les deux héroïnes : d’un côté Aurore, calme et réfléchie (brillamment jouée par Ariane Labed, vue dans The Lobster de Yorgos Lanthimos en 2015), de l’autre, Marine, brute et spontanée (dont l’interprétation par l’actrice et chanteuse Soko n’en demeure pas moins intéressante, bien qu’un brin caricatural).   

L’humain face à l’animal

L’une des dualités les plus présentes dans ce drame psychologique est sans conteste la lutte intérieure que vit chaque personnage pour maîtriser toute la violence accumulée au cours de son séjour en Afghanistan.

Pendant presque une heure, les militaires tendent à atteindre un contrôle absolu sur eux-mêmes et sur la manière dont ils gèrent ce retour à la réalité. La confrontation avec le passé via des images virtuelles les renverront à leurs blessures de guerre encore ouvertes.

A l’issue de ce huis-clos hôtelier un peu fade, s’invite un road trip des plus explosifs. En effet, au cours d’une journée durant laquelle les héros visitent Chypre, toute cette tension s’extériorise peu à peu, abandonnant chacun des personnages à ses instincts primaires.

La réalité face au virtuel

Loin des effusions de sang, les seules images de Voir du pays se rapportant à la guerre sont des reconstitutions numériques dignes d’un jeu vidéo. Ces dernières sont assez explicites pour illustrer les différents récits rapportés par les militaires tout en minimisant les épreuves subies. Ce procédé permet aux sœurs Coulin d’asseoir leur propos : leur deuxième film ne traite pas des causes d’un traumatisme de guerre, mais des conséquences !

La femme face à l’homme

L’éternelle opposition entre femme et homme occupe une place de choix dans ce long métrage. Les réalisatrices portent un regard très manichéen sur la relation qui unit Aurore et Marine et leurs homologues masculins, tous réduits au statut de grosses brutes misogynes. Entre insultes sexistes et blagues lourdes tout droit sorties d’un vestiaire de collège, aucun de ces messieurs  ne se distingue, à un moment ou à un autre, par une psychologie complexe et nuancée. Malgré ses qualités, Voir Du Pays n’est pas le film qui réhabilitera l’image de l’homme dans le cinéma féministe.  

L’envie de s’imposer en tant que porte-parole des femmes militaires ainsi que des dangers (plus) élevés qu’elles encourent au quotidien plane pendant une heure quarante, au risque de laisser parfois toute subtilité de côté.

L’armée face à l’autre

Cette subtilité, les sœurs Coulin la mettent au service d’une autre dualité exploitée par leur film : celle qui oppose le monde extérieur aux  militaires. Comme le dit l’un des personnages lorsqu’il découvre l’hôtel, ces derniers passent de la Burka au string, se retrouvant au milieu d’une foule de touristes fêtards et inconscients. Ce qui était annoncé comme une période de transition se transforme en violent retour à la réalité.

Loin d’adopter une attitude irréprochable, ces hommes (et femmes) en uniforme ne cherchent à provoquer aucune sympathie ou admiration de la part des autres clients et, par extension, du spectateur. Finalement, cette confrontation entre militaires et civils s’effectue pour mieux les rapprocher ; ces héros de guerre n’en sont pas vraiment. Il s’agit avant tout d’êtres humains guidés par leurs doutes, leurs regrets, leurs frustrations et leurs peurs. De par une mise en scène soignée et une utilisation intelligente des couleurs, les sœurs Coulin arrivent sans difficultés à capturer le choc entre ces deux univers.

La Guerre face à la culture du clic

A l’heure où les burkinis, les frasques politiques et la télé-réalité monopolisent l’attention de l’opinion publique, la guerre au Moyen-Orient résonne dans les grands médias d’information comme étant aussi virtuelle qu’elle apparaît dans Voir du pays. Ce vide se constate également dans les salles obscures françaises.

Depuis une dizaine d’année, le cinéma américain a vu se multiplier des films à gros budget partageant une même ambition : reconstituer à l’écran les terrains, l’ambiance et la violence de ces conflits armés (Redacted de Brian De Palma tourné en Jordanie en 2008, Démineurs de Kathryn Bigelow tourné en Jordanie en 2009 ou encore American Sniper de Clint Eastwood en partie tourné au Maroc en 2015, pour ne citer qu’eux). Bien que ce genre d’œuvres abordent un point de vue souvent discutable (pour ne pas dire patriotique), cette tendance a néanmoins le mérite de ne pas poser un voile doré sur cette situation où règne le sens du devoir et du sacrifice.

En plein déni, le cinéma populaire français (ou belge) semble rencontrer bien des difficultés à sortir de ses frontières pour s’improviser témoin direct de cette situation pourtant concrète et préfère privilégier des thématiques d’ordre interne telles que la crise économique, l’explosion de la famille traditionnelle ou encore, la puberté à retardement de Kev Adams.

A défaut d’avoir obtenu une Palme (pour rappel, c’est The Happiest Day In The Life Of Olli Maki du finlandais Juho Kuosmamen qui a remporté le prix d’Un Certain Regard cette année), les sœurs Coulin ont le mérite d’effleurer un épineux sujet, peu traité par leurs compatriotes jusqu’à présent !

 

Robin Fourneau

 

Titre : Voir Du Pays

Réalisation : Muriel et Delphine Coulin

Interprétation : Ariane Labed, Soko, Ginger Román, Karim Leklou, Jérémie Laheurte

Genre : Drame psychologique

Date de sortie : 7 septembre 2016

 

Article rédigé en partenariat avec Karoo !