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La Maison – Meet me in St Louis & Home from the Hill | Dossier thématique

La possibilité d’une famille :

Présence et absence de la maison dans Meet me in St Louis (1944) et Home from the Hill (1960) de Vincente Minnelli

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Certains cinéastes ont pu déployer leurs oeuvres autour de zones géographiques particulières, de la ville à la campagne. Ils choisissent un territoire de prédilection dont ils utilisent les puissances pour faire éclore leur cinéma, y lâcher leur caméra et y construire leur films. Parfois c’est une figure particulière de l’espace dont ils se saisissent. Le cinéaste Hollywoodien Vincente Minnelli peut être qualifié comme un cinéaste de la maison. C’est la maison américaine, charriant tous ses rêves et ses déceptions, image d’une possibilité familiale américaine, qu’il a exploré dans certaines œuvres. Le visionnage de Meet me in St Louis, sorti en 1944, et de Home from the Hill, qui date de 1960, permettent de confronter deux traitements de la maison notamment dans la matérialisation des rapports familiaux qu’elle propose.

Meet me in St Louis et Home from the Hill, espacés de seize années, représentent deux pôles extrêmes, quasi-opposés de l’œuvre protéiforme de Vincente Minnelli. Le premier, troisième film du metteur en scène et immense succès à sa sortie, est avec Tous en scène un des exemples les plus célèbres du genre qui a fait la renommée de Minnelli : la comédie musicale. L’exposition universelle de Saint Louis est l’événement qui forme le leitmotiv musical et scénaristique vers lequel tend tout le long-métrage centré autour de la famille Smith. A sa sortie, la nouveauté du film résidait dans les passages musicaux intégrés à la structure du récit – pouvant surgir au détour de n’importe qu’elle scène. A travers la chanson éponyme du titre on chante le cocon familial et l’appartenance à une communauté. Le second film s’inscrit dans la veine des grands mélodrames que Minnelli réalisa à la fin des années 50 et débuts des années 60, et où la structure opératique développe de sombres tragédies tournées vers les affres psychologiques et les guerres familiales. Terrence, couvé auparavant par sa mère, subit l’influence de son père à l’entrée de l’âge adulte. Il découvre un lourd secret familial qui a brisé le couple parental. Ces deux grandes œuvres de Minnelli, malgré leur opposition radicale de ton, s’attachent à décrypter des rapports familiaux se matérialisant dans la figure de la maison.

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Meet me in St Louis s’ouvre sur une carte postale représentant de face et dans son entièreté une vaste demeure Victorienne. L’image s’anime rapidement pour donner vie à cette dernière. La maison Victorienne abritant la famille Smith est omniprésente dans Meet me in Saint Louis. D’une part, narrativement puisqu’on ne la quitte guère durant les deux heures de récit, d’autre part visuellement puisque c’est sur elle que s’ouvre chaque partie du film, égrenant sous la forme de carte postale et au rythme des saisons le temps qui passe à l’approche de l’exposition universelle. Cette carte postale synthétise toute l’utopie avec laquelle sont représentées la demeure et la zone pavillonnaire du début du XIXème siècle qui l’abrite, dans une Amérique fraîche et solaire (ce qui à la sortie du film, en sombre temps de guerre, fit se ruer le public au cinéma). L’imposant édifice est ainsi le lieu d’une communauté vivant dans la joie et en osmose.

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En revanche, si le titre de Home from the Hill accorde la place centrale à la maison familiale celle-ci est comme invisible. A l’écart de la ville, elle ne fait l’objet d’aucun plan particulier, son extérieur simplement esquissé à deux-trois reprises, découvrant la porte d’entrée ainsi que le perron. Dans cette dernière vit la famille Hunnicut dont le fils unique a été couvé jusqu’à ses 17 ans par sa mère. Son père (Robert Mitchum dans un de ses rôles majeurs) décide de prendre en main son éducation afin d’en faire un homme accompli. La lutte d’influence et l’écartèlement produit sur la personne de Terrence marquent toute la narration. La majorité des séquences se déroulant dans cette « Home from the Hill » se situent en intérieur et donnent une vision parcellaire de la demeure, révélant une compartimentation des pièces qui répond à la séparation intime des individus et des identités ainsi que des rapports de force qui se jouent entre eux.

L’ouverture de Meet Me in St Louis montre tous les membres de la famille Smith rentrer un à un de leur journée pour prendre le dîner tous ensemble. L’unique fils puis une des jeunes sœurs rentrent par la porte de derrière, celle de la cuisine. La caméra suit celle-ci chantonnant jusqu’à la salle de bain dans laquelle se trouve le grand-père qui parcourt le chemin inverse jusqu’à la cuisine tout en reprenant le même air. Entre-temps arrivent Esther (jouée par Judy Garland, future femme du cinéaste) et sa grande sœur Rose, toutes deux en âge de se trouver un compagnon. Dans cette première scène la maison dégage cette idée de la communauté, elle est un lieu où l’on circule librement à l’image des amples mouvements de caméra. Les espaces sont ouverts à chacun et tous chantent sur le même air, tissant l’unité du groupe. La demeure incarne la matérialisation de la synergie familiale, elle est un milieu harmonique où chaque partie est là comme constituante du tout. Au début de Home from the Hill, après que son fils ait été le jeu d’une mauvaise blague, Wade Hunnicut l’accompagne dans sa chambre. Jetant son regard sur cette pièce qui a tout d’une chambre d’enfant, il prend la décision de faire de son fils un homme. La pièce fonctionne comme le reflet d’une identité. Ainsi, l’élément visuel le plus fort dans Home from the Hill, celui qui hante le plus le spectateur après la vision du film, c’est le « bureau » de Wade Hunnicut, d’un rouge criant où sont mis en évidence tous les attributs de la virilité, et plus spécifiquement ceux de l’homme libre américain qui vit respecté mais à l’écart de ses semblables, dominateur des forces de la nature (la tête de sanglier qui trône au-dessus de la cheminée). Ce décor, mise en scène de soi, marque l’incarnation d’une personnalité et d’un territoire, un espace qui se scinde avec la partie “féminine”, abandonnée à son épouse. La maison est un espace où Terrence ne peut que se tenir dans des espaces forcément clivés, dans la fracture entre son père et sa mère. Au cours du film, alors qu’il doit se cacher avec la fille qui l’intéresse, Terrence trouve un moment de répit en se rendant au grenier. Dans ce lieu oublié, à l’écart des conflits familiaux, il trouve une vraie liberté et peut se confier.

Cette compartimentation spatiale matérialise l’écartèlement quasi-schizophrénique auquel est soumis Theron, éduqué au plus près de sa mère mais désormais influencé par son père au point de se construire selon le modèle paternel, en digne héritier. En passant le pas d’une porte les personnages se confrontent au territoire d’autrui et deviennent vulnérables face au décor de sa personnalité. Au contraire dans Meet me in St Louis franchir une porte se vit comme le mouvement le plus naturel qui soit, s’inscrivant dans l’harmonie familiale.

Dans la comédie musicale, l’osmose du groupe est cependant mise en danger par la figure du père. Dans une deuxième séquence, alors que Esther et sa sœur reprennent le thème Meet me in St Louis au piano, le père, de retour du travail, s’énerve contre ses filles. Il brise l’unité qui régnait jusque-là. Lors de cette même journée qui ouvre le récit, Rose attend un appel qui pourrait bien être une demande en mariage. Toute la famille s’est arrangée pour déplacer l’horaire du dîner afin qu’elle puisse le recevoir dans des conditions appropriée, le groupe au service de l’individu. Or, le père refuse de changer ses habitudes et décide de maintenir le repas à l’heure habituelle, entravant à nouveau à l’intégrité du groupe.

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Les scènes de repas sont particulièrement significatives d’un ordre familial. Dans Meet me in St Louis on prend le repas à huit autour d’une table circulaire. Le découpage isole  le père du reste du groupe en une figure antinomique. C’est encore une fois lors du souper quotidien qu’il annonce sa mutation et avec ceci le départ de toute la famille de Saint Louis. En voulant quitter à la fois la résidence familiale et la communauté dans laquelle elle s’inscrit, la figure patriarcale représente l’opposition au bon ordre du groupe. Chez les Hunnicut, en revanche, la table concrétise les rapports tendus et acérés. Terrence prend place au centre d’une table rectangulaire étirée, un parent à chaque bout. Il est positionné entre la présence oppressante de sa mère et l’influence dévorante de son père. La maison abrite des rituels eux-mêmes reflets de rapports familiaux.

Outre ces scènes de repas, les deux films de Minnelli sont rythmés par une grande fête organisée dans la demeure familiale. Dans les deux longs-métrages l’idée de la communauté est prégnante, à la fois familiale mais aussi élargie à celle de la ville. Dans Meet Me in St Louis la maison est ouverte pour fêter le départ du fils pour ses études. S’il est indéniable que cette « party » a pour but de favoriser les rencontres entre jeunes gens, la communauté se met également en scène et perpétue sa propre unité en chantant et en dansant à l’intérieur de la résidence.

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Dans Home from the Hill la fête donnée en l’honneur de Terrence, sorti victorieux de son duel contre un sanglier, se déroule à l’écart de la maison, dans le jardin. Une nouvelle fois la demeure reste une présence à l’écart, floue et indistincte. Cet aspect est particulièrement intéressant puisque le rapport de la famille à la communauté étendue est un miroir de ce qu’il se passe au sein des demeures respectives. Chez les Smith la vie s’inscrit en accord de celle des voisins avec lesquels on partage un quotidien relativement semblable. A l’inverse, Wade Hunnicut, est respecté mais fortement décrié par les habitants du fait de ses moeurs débridés. Les rapports des individus dans le noyau familial semblent trouver écho dans ceux entretenus avec la communauté de la ville.

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Or, grisé par l’énergie du groupe, Wade engage une discussion en aparté avec sa femme sur le perron de la maison. En sa compagnie il exprime son envie de retrouver un bonheur familial. Désirant un nouveau départ, il veut enfin réaliser sa demeure. Cependant, sa femme refuse. Dans Home from the Hill la maison est un spectre qui plane sur les personnages, masse insupportable sur le cœur des individus. Wade avec sa vie déliée la fuit, mais la mère qui ne le peut pas y nourrit depuis longtemps un ressentiment et une nervosité morbide.

Le problème central dans Home from the Hill c’est l’avortement passé de la famille. Un dialogue évoque la découverte par le couple du fils illégitime de Wade, Rafe, alors qu’ils rentraient de leur lune de miel . Un pacte a alors été scellé : la mère s’engageant à rester dans la maison en l’échange de l’éducation exclusive de son futur fils et la promesse de ne plus faire chambre commune avec son mari. D’emblée la maison est frappée du sceau du malheur, de l’impossibilité de former une famille. C’est ce secret qu’apprend Terrence, et ce faisant la vie double de son père. Il déserte la maison, devenue territoire d’impureté où les influences ne peuvent être que nocives.

L’impossibilité d’une famille fonctionnelle plane sur ce récit. Cette idée va de paire avec une invisibilité de la demeure. La matérialisation d’une dissolution des liens familiaux s’exprime par une compartimentation des pièces, l’unité familiale ne pouvant s’incarner par une représentation entière de leur foyer. Le temps d’un plan la maison apparaît entièrement dans la profondeur de champ mais ce plan est prophétique d’un bouleversement final. Le titre du film évoque une présence insupportable, le lieu d’une tragédie, une entité spatiale synthétisant tous les malheurs du film. La famille avortée est cette force sombre et jamais réalisée que fuient tous les membres tout en essayant de s’y inscrire, à l’image de la maison. Terrence échouera à fonder une famille perpétuant les erreurs de son père. Le seul qui réussira dans cette voie c’est Rafe, le fils illégitime. Paradoxalement, ce dernier n’a jamais eu sa place dans cette demeure sur laquelle pèse le fatum.

Meet me in St Louis, dans l’allégresse qui lui est propre convoque un dénouement inverse. A la fin du film, le père dans un moment de solitude est comme touché d’une épiphanie. Suite à cette révélation il réunit tous les membres de la famille dans le salon, et leur annonce la vieille du déménagement tant redouté qu’ils restent finalement à Saint Louis. Le membre qui risquait de compromettre l’intégrité du groupe a été happé par des impressions remontant de la maison et qui l’empêchent de la quitter. Peu importe sa carrière individuelle ce qui compte c’est le bonheur de la famille, incarné par la demeure Victorienne.

Les deux films de Minnelli s’opposent par leur ton ainsi que dans leur traitement de la famille et de la figure de la maison.  Cependant réside dans chacun, réalisé ou non, le besoin d’un foyer et d’une unité. Dans Home from the Hill on vante l’individualisme mais en creux c’est la validation par le groupe et le besoin de vivre en famille qui se dessinent. Avec Meet me in St Louis  la maison se développe en structure visible de l’harmonie familiale. Seize années plus tard, Lorsque, seize années plus tard, Minelli récidive avec Home from the Hill, le foyer familial se mue en une présence trop pesante, une image invisible dont l’ombre plane sur le destin de ses habitants.

Paul Michel