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La Maison – Beetlejuice | Dossier thématique

Beetlejuice

La Petite Prison sur la colline

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La première partie du générique de Beetlejuice (1988) s’ouvre sur un plan séquence en plongée sur une route sillonnant un paysage boisé, une demeure surplombant une étendue verdoyante, le tout sur une musique grave. Une ouverture qui donne le ton. On assiste ici aux premières minutes d’un film d’horreur et presque personne n’ose en douter. Puis, la texture du paysage change. Au « naturel » du décor se substitue l’agencement de ce qui ressemble à une maquette. Matière plastifiée, mousse couleur kaki, bâtonnets de bois, peinture ; toutes les ficelles sont visibles et Burton instaure ce qui deviendra sa marque de fabrique. Il a suffi de quelques minutes pour plonger le spectateur dans le contraste tenace qui anime Beetlejuice et l’avertir que les conventions d’un genre cinématographique peuvent être bousculées.

Le socle solide sur lequel repose la trame du film est une grande maison de style néo-gothique dans laquelle vivent Adam et Barbara Maitland, un jeune couple aux allures de Monsieur et Madame Ingalls, issus de La Petite Maison dans la Prairie. La demeure, très spacieuse, semble attirer les convoitises d’une agence immobilière du coin. Et pour cause ; une telle maison de charme se vendrait à prix d’or. Loin de céder à des avances mercantiles, les Maitland persistent : leur cadre de vie est plus séduisant que n’importe quelle somme d’argent. Le duo interprété par Geena Davis et Alec Baldwin est l’archétype même du couple candide et cette apparence lisse s’en trouve renforcée par la passion enfantine d’Adam pour le maquettisme. C’est donc une conformité bien états-unienne que Burton met à mal (on le verra aussi dans ses prochains films) en cassant littéralement la dynamique de ce bonheur rural idyllique.

En effet, lorsque Barbara et Adam meurent dans un accident de voiture en tentant d’éviter un chien sur la route, le réalisateur brise une première fois le destin rassurant de ces deux protagonistes. Commence alors la bizarre aventure du couple, qui prend conscience qu’il n’a non seulement pas survécu à l’accident, mais qu’il lui est désormais incapable de quitter ce lieu de vie qu’ils chérissaient tant. Barbara et Adam sont devenus des fantômes destinés à hanter la maison de leur rêve alors que cette dernière se renferme sur eux tel un piège. Burton fait ainsi de la maison de campagne une prison aux allures innocentes, un malaise propre au réalisateur, symptomatique de son expérience peu agréable avec la vie de famille en banlieue américaine.

Les Maitland assistent alors à la vente et la prise d’assaut de leur maison par la dysfonctionnelle famille des Deetz sans pouvoir y faire quoique ce soit…excepté peut-être effrayer ces nouveaux arrivants. Barbara et Adam apprennent à devenir de vrais « poltergeist » et prennent possession des hôtes lors d’un dîner formel (en résulte la cultissime scène durant laquelle tous les protagonistes entonnent ensemble la « Banana Boat Song » de Harry Bellafonte). Mais malheureusement pour les Maitland, l’effet n’est pas celui escompté : au lieu de s’enfuir, les Deetz restent fascinés par ce qui vient de se produire. La maison pourrait leur ramener beaucoup d’argent, elle pourrait même devenir un centre d’attraction, un « amusement park ».

Le scénario de Beetlejuice va travailler ses personnages en fonction de l’intérêt respectif que représente la maison. Pour les deux fantômes, la demeure est un lieu d’enfermement, aussi bien sur le plan physique que sur le plan de la condition existentielle (ils sont liés à cette maison et sont incapables d’en franchir les murs). Pour les Deetz, leur nouvelle acquisition est un lieu de pouvoir et de sensationnalisme. Alors que la thématique de l’enfermement est un des principes clé du film d’épouvante ou du thriller, la maison des Maitland n’est pas lieu de l’horreur mais du grotesque. Burton dépouille le film de ses attributs réalistes en faisant de la maison le théâtre de ce retournement de situation inusité, afin que l’effroi devienne tour à tour un principe comique.

C’est à juste titre que le grenier devient rapidement le « lieu interdit », qui dans bons nombres de films d’épouvante renferme une vérité trop inquiétante pour être découverte de son plein gré. Burton transforme cet espace de l’interdit en espace « violé ». En effet, la seule pièce que le couple de fantômes considérait comme un refuge est désormais envahie par la famille. Lydia (Winona Ryder), la fille des Deetz, est d’ailleurs la seule à se scandaliser du dérangement (« Let’s go now ! »). Voilà comment  »l’emprisonneur » devient l’emprisonné: les humains ont pris le contrôle, les fantômes deviennent traqués dans l´espace qu’ils hantent.

Enfin, les moyens mis en place pour exprimer les différentes strates du scénario se trouvent essentiellement dans les décors déployés autour et dans la maison. L’esthétique désormais très reconnaissable du réalisateur s’étale du sol au plafond et permet de tirer un langage par le contraste. La maison devient le terrain de jeu des « personnalités » de deux groupes d’habitants. Ainsi, durant la première moitié du film, la maison exhale un charme campagnard, vieillot mais chaleureux, alors que dès l’aménagement des Deetz, elle revêt un aspect étrange, criard, froid, reflétant de fait le caractère vaniteux de la mère et du père. La palette de couleurs, qui incluait un camaïeu de bruns et de crème, se noie dans des tons monochromes de gris, parcouru de couleurs vives, rappelant par moment le fameux éclairage à la lumière bleue du Suspiria de Dario Argento.

Cette invasion du privé passe par la transformation de la maison mais aussi par l’envahissement le plus symbolique. La maquette du village située au grenier s’avère également parasitée à l’arrivée de Beetlejuice. En effet, le personnage grivois bouleverse l’arrangement calme et quasi-puritain de cette reproduction de la ville en carton-pâte. Le mangeur de cafard en costume noir et blanc interprété par Michael Keaton ajoute et surenchérit : des enseignes de maisons closes, des vitrines de strip-teaseuses, Beetlejuice convertit la maquette en sa « demeure » et pervertit définitivement l’univers des Maitland.

L’étrange s’invite métaphoriquement et littéralement dans la maison, il la façonne et en fait le réceptacle de formes hybrides et décalées. Beetlejuice sort en 1988 et permet à Tim Burton de faire la synthèse esthétique et thématique de son futur travail. Si la maison des Maitland est le centre névralgique de Beetlejuice, elle n’en est pas moins le point de convergence d’une majorité de la cinématographie du réalisateur (Edward Scissorhands, Charlie and the Chocolate Factory, Big Fish), alliant mauvais goût, kitsch et noirceur sans concession.

Caroline Merlo