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Biotechnologies et réalités virtuelles, l’actualité d’Avatar (analyse)

Biotechnologies et réalités virtuelles, l’actualité d’Avatar

A la sortie d’Avatar en 2009, le succès populaire est immédiat et la critique encense le film. Boosté par une sortie en “vraie” 3D, conséquence de l’application d’un procédé novateur, le film explose le box-office et frôle l’Oscar du meilleur film.

Six ans après, que retenir de ce film? Les effets spéciaux n’ont cessé d’évoluer, de même que la technologie 3D qui est devenue quasi incontournable dans ce type de production. Un film comme Gravity, d’Alfonso Cuaron (2013), a depuis placé la barre plus haut dans le domaine.

Avec un scénario très classique et des effets numériques qui commencent doucement à dater, Avatar mérite-t-il encore d’être vu?

Avatar : Pocahontas extraterrestre
Avatar : Pocahontas extraterrestre

Jake Sully (Sam Worthington), ex-marine en chaise roulante exclu de la société dystopique terrestre de 2154, trouve son salut lorsqu’il est recruté pour remplacer son frère défunt au sein du programme Avatar, sur la lointaine lune-colonie Pandora. Buts du projet : s’intégrer à la population des Na’vi, sorte de géants humanoïdes bleus et graciles, mieux les comprendre et mieux comprendre l’environnement de Pandora. Officiellement à des fins scientifiques pour le compte d’une équipe de biologistes dirigée par Grace Augustine (Sigourney Weaver), officieusement pour pouvoir contrôler les Na’vi et exploiter les ressources minières de la planète.

En intégrant le corps de l’Avatar, un Na’vi “éprouvette” qui sert de véhicule à son esprit, Jake fera la rencontre de Neytiri (Zoe Saldana), une Na’vi dont il tombera rapidement amoureux. Mais le principal enjeu d’Avatar, et ce qui fait tout l’intérêt du film, c’est le défi que devra relever Jake pour comprendre et appréhender ce corps et ce monde nouveau, aux multiples facettes aussi dangereuses que sublimes.

Outre l’histoire romantique qui se profile en passion impossible similaire à celle de Roméo et Juliette, ou plus encore de Pocahontas, c’est l’univers créé par James Cameron et son équipe qui impressionne, ainsi que les thématiques abordées au travers de celui-ci.

Réalité virtuelle ou virtualité réelle?

Le passage dans Avatar : Jake s’éveille dans son nouveau corps
Le passage dans Avatar : Jake s’éveille dans son nouveau corps

La première incursion de Jake dans l’Avatar, c’est-à-dire le passage d’un corps à l’autre, s’effectue à travers l’utilisation d’un plan à la première personne qui n’est pas sans rappeler l’expérience vidéoludique. Par ce point de vue, c’est le spectateur lui-même qui pénètre dans nouveau monde. Technique initiée par le cinéma, et depuis lors éprouvée par le jeu vidéo à de multiples reprises.

La découverte du corps passe par la mise en place des fonctions motrices, avant que Jake ne pénètre dans le village construit pour le projet. Sorte de “niveau d’entraînement”, cette étape permet aux nouveaux “pilotes” d’expérimenter leurs capacités et de les exercer. La découverte de cette nouvelle physicalité est synesthésique dans Avatar, pour le personnage comme pour le spectateur. Le goût d’un fruit, l’odeur de la forêt, les sons mais surtout le mouvement enfin retrouvé pour Jake offrent le sentiment d’un monde palpable qui crève l’écran.

Le monde de Pandora, de même que la nouvelle physicalité de Jake, lui offre des expériences inédites
Le monde de Pandora, de même que la nouvelle physicalité de Jake, lui offre des expériences inédites

Et lorsqu’après avoir passé sa première journée dans son avatar, Jake s’endort… c’est le retour à la réalité. Le passage de réalité à virtualité s’effectue donc à travers l’inconscience physique, tandis que la connexion s’effectue au niveau psychique entre le corps réel et l’avatar. Si l’on peut rapprocher cette liaison de celles mises en place dans des films plus anciens comme Matrix (Wachowsky, 1999) ou ExistenZ (Cronenberg, 1999), Avatar apporte selon nous un élément supplémentaire à l’équation.

Le passage dans Matrix : Lorsque Néo s’éveille pour la première fois dans la réalité, la vision est cauchemardesque
Le passage dans Matrix : Lorsque Néo s’éveille pour la première fois dans la réalité, la vision est cauchemardesque

Dans les exemples cités plus haut, un dispositif externe physique – les machines dans Matrix, le Pod dans ExistenZ – entre en relation avec l’esprit du personnage et exprime de manière virtuelle un monde physique. La réalité des deux mondes, le virtuel et le réel, est bien différente même si les films jouent évidemment sur leur similitudes et sur l’impossibilité de distinguer le vrai du faux.

Avatar ajoute une dimension à ce concept de réalité virtuelle. Ici, nous sommes en présence de deux corps physiques qui évoluent dans la même réalité et qui partagent un même esprit, induisant de fait un rapport différent à la séparation. Si Neo, après avoir découvert l’existence de la matrice, va la réintégrer mentalement pour participer à la résistance, son corps et son esprit font partie de deux réalités qui influent certes l’une sur l’autre, mais où la distinction est nette.

Dans Avatar, Jake – et les autres “pilotes” – évoluent dans le même univers, qu’ils soient Na’vi ou humains. Ce dédoublement physique opère donc un renversement. D’une réalité virtuelle, on passe ici à une “virtualité réelle”, qui est à la fois une force et une faiblesse des personnages. Le corps humain inconscient de Jake devient un fardeau pour son esprit, bien plus à l’aise dans son corps de Na’vi. A l’origine corps temporaire, c’est le vaisseau humain qui se retrouve négligé, Jake préférant la vie “virtuelle”.

La réalité de son corps humain paraplégique pousse Jake dans le projet Avatar
La réalité de son corps humain paraplégique pousse Jake dans le projet Avatar

Le film, sans blâmer cette désinvolture vis-à-vis du corps humain, semble au contraire embrasser cette idée de renouveau. Car à travers son autre physicalité, Jake découvre une autre facette du monde qui l’entoure, qui échappe à l’oeil des personnages humains mais se révèle tout entier aux Na’vi, et au spectateur par le médium cinématographique.

Biotechnologie ou la nature en réseau

Pandora se dévoile en effet au fur et à mesure du film, passant d’un univers hostile à un havre de paix et de sérénité pour qui veut bien l’entendre. Les Na’vi ne sont qu’un des pôles d’une faune et d’une flore planétaire qui fonctionne dans un état de symbiose parfaite, au travers d’un réseau « biotechnologique » proche de l’utopie écologique.
Les Na’vi, à l’aide d’une excroissance nerveuse qu’ils appellent “le Lien”, se connectent et interagissent de manière directe avec les plantes et les animaux qui peuplent Pandora. Il y a dans ce lien une dimension de respect de l’autre et de partage que Jake découvre au fur et à mesure de son initiation.

Une nouvelle fois, Avatar traite de manière très actuelle des problèmes posés par la technologie. Le Lien qui unit les Na’vi à Pandora est non seulement une connexion psychique, mais également une relation physique de cohabitation. A l’heure où la technologie et les réseaux prennent de plus en plus de place – et où j’écris cet article sur un support directement virtuel – le film met en avant ce qui pourrait être un dénouement heureux du transhumanisme en développement dans notre société. Ce parallèle, plus que simplement orienté vers les technologies, est aussi une allégorie – moins subtile, c’est vrai – de la situation terrestre actuelle.

La forêt de Pandora vit et communique, même si Jake ne la comprend pas encore
La forêt de Pandora vit et communique, même si Jake ne la comprend pas encore

Car pour tout ce que le film a de classique, le sous-texte l’est moins : nous sommes dans l’erreur. Dans une recherche perpétuelle de profit, l’humain en arrive, tout comme il en est déjà arrivé à travers l’histoire, à commettre les pires atrocités au nom de la différence et de l’indifférence vis-à-vis de l’autre. Cameron lance ici une critique acerbe vis à vis d’un système capitaliste destructeur auquel les États-Unis ont fortement contribué.

L’avenir doit donc, selon le film, passer par une compréhension et un respect de la nature comme entité vivante, dont l’humain n’est qu’un élément – tout comme les Na’vi ne sont qu’un élément de Pandora.

La technologie et la science y ont leur place, mais dans le respect et dans la tolérance. Un message de paix, d’écologie et de tolérance dans une production hautement commerciale certes, mais où Cameron ajoute sa touche personnelle, tout comme ceux qui ont contribué à l’univers du film dans son ensemble. L’auteurisme est donc bien présent, de part chaque membre de l’équipe qui travaille à l’assemblage collectif qu’est le film, pour constituer une oeuvre complète, à la fois esthétiquement et thématiquement. Et c’est dans cette situation que le studio system Hollywoodien, parfois critiqué comme anti-artistique et sans visées autres que le divertissement, donne ce qu’il a de meilleur.

Si pour voir grand, il faut parfois commencer par voir petit, Avatar peut alors se ranger parmi ces films qui, subrepticement et au sein d’un système du « capitalisme artistique », remettent en question les valeurs qui constituent notre société et le système lui-même. En insérant ces réflexions sur la technologie et le progrès dans le respect de la nature dans un film d’une telle ampleur commerciale, Cameron permet à Avatar d’avoir un propos qui dépasse le simple divertissement et questionne réellement sur les enjeux écologiques, technologies et bioéthiques du 21e siècle. Une critique qui, avec plus de 2,5 milliards de recettes pour le film, peut faire mouche plus d’une fois auprès du spectateur.

Et pour cela, Avatar mérite d’être revu.

Kévin Giraud-Yancy