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Néo-noir – Inherent Vice, le film noir et le rêve américain (dossier thématique)

Inherent Vice, le film noir et le rêve américain

Alors que la majorité des films hollywoodiens produits pendant la Seconde Guerre mondiale faisaient preuve d’un indéniable optimisme, célébrant avec vigueur le patriotisme (Casablanca, 1941), la décence (Le Dictateur, 1940) et la joie de vivre (Madame et ses flirts, 1942) des citoyens du monde libre, un nouveau genre cinématographique avec une vision de la nature humaine radicalement différente se développait : le film noir. Basé ou inspiré par les romans de détectives de Dashiell Hammett ou de Raymond Chandler et influencé par l’expressionnisme allemand, le genre explorait avec fascination les recoins les plus sombres de l’âme humaine, opérant une troublante déconstruction des valeurs traditionnelles prônées par l’Amérique de Théodore Roosevelt. La famille, l’héroïsme ou l’intégrité étaient mis à mal à travers de films comme Le Faucon Maltais (1941), Assurance sur la mort (1944) ou Mildred Pierce (1945), dans lesquels les instincts sexuels, le trouble identitaire et l’opportunisme dominent le caractère des personnages. Désillusionnés ou moralement corrompus, les antihéros du film noir représentent le côté obscur d’un rêve américain devenu ambigu dans un climat de guerre. En cela, ces détectives privés sans remords et ces femmes fatales sans scrupules sont des figures intrinsèquement liées aux années 40 et 50. Produits de leur époque, ils sont également un commentaire sur celle-ci.

Cet héritage est important pour comprendre Inherent Vice (2014), le dernier film de Paul-Thomas Anderson et adaptation du roman éponyme de Thomas Pynchon, qui utilise les codes forgés par les films noirs (et plus spécifiquement des films de détectives) pour s’interroger sur les contradictions de l’Amérique. Prenant pour cadre le passage des années 60 aux années 70, ce néo-noir humoristique sous psychotrope envisage cette période trouble de l’histoire des États-Unis d’un œil contemporain, à la fois fasciné et critique d’un pays en pleine crise identitaire. Partagée entre les valeurs conservatrices du Président Nixon et les désirs de liberté du mouvement hippie, enlisée dans le conflit vietnamien et traumatisée par les meurtres commis par la secte de Charles Manson, les États-Unis de 1970 sont un pays sans repères qu’Anderson s’amuse à la fois à attaquer et à célébrer au travers de son genre le plus réprobateur.

Fier représentant du côté « Peace and Love » de la nation, Doc Sportello (Joaquin Phoenix) est le protagoniste d’Inherent Vice, un détective privé aux pieds sales et à l’esprit embrumé de marijuana qui se retrouve embarqué dans une série d’affaires criminelles lorsque son ex petite amie vient lui demander de l’aide. Menant son enquête avec nonchalance, Doc découvre une complexe conspiration impliquant un millionnaire disparu, des policiers véreux, un tueur à gages, un saxophoniste mort mais pas mort et une multitude de personnages rocambolesques qui semblent tous connectés les uns aux autres. Si certains films noirs comme Le Faucon Maltais (1942) se rendaient coupables de trop densifier et complexifier leur récit au point d’oublier de faire aboutir certaines de leurs pistes narratives, Inherent Vice pousse cette tendance dans ses retranchements en proposant un récit si complexe que chaque nouvelle coïncidence, connexion ou association entre ses personnages semble avoir pour ambition de perturber le spectateur plutôt que d’éclaircir sa compréhension du récit. Cette approche narrative qui exagère les plus mauvaises habitudes du film noir relève en grande partie du pastiche, mais permet également de donner au film un sentiment d’incertitude et de confusion qui lui est essentiel. À l’instar des protagonistes de La Dame de Shanghai (1947) ou Chinatown (1974), Doc est confronté à une conspiration plus grande que lui, impossible à saisir, un monde trop complexe pour être assimilé par une seule personne ou contenu dans une seule histoire. Son enquête le fait circuler dans un Los Angeles familier, fait de drogues, d’amour libre, de flics un peu fachos et de sandales pleines de sables. C’est un monde devenu insaisissable, atteint par la corruption, la désillusion et l’inexorable passage du temps. Il ne le réalise peut-être pas, mais l’Amérique qu’il connaît n’existe plus vraiment.

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Avec ses dreadlocks et ses joints, Doc ne semble pas avoir beaucoup de points communs avec les durs à cuir interprétés par Humphrey Bogart ou Robert Montgomery, mais le film ne met pas tout à fait de côté leurs influences. Comme eux, sa morale est chargée d’ambiguïtés, à la fois nourrie de bonnes intentions mais souvent louche dans son exécution. Il est lui aussi en marge de la société, à la différence près que ses terrains de prédilections ne sont pas les bas-fonds de la ville ou un bar miteux, mais les plages de sable fin et son salon dans lequel trône une télévision couleur. Il traverse le monde en observateur parfois engagé, parfois distancé. Les idéaux d’amour libre ont fait place à la désillusion et son mode de vie bohème est en train de disparaître (comme celui de nombreux hippies), ce qui fait de lui un personnage à la fois représentatif de son époque et paradoxalement plus vraiment à sa place.

De l’autre côté de la barrière idéologique se tient Christian « Bigfoot » Bjornsen (Josh Brolin), lieutenant dans la police de Los Angeles et tortionnaire favori de Doc. Fier défenseur de la brutalité policière (surtout lorsqu’elle est appliquée aux hippies), conservateur et homme de famille aux larges épaules, il semble incarner à lui seul l’autre versant des États-Unis. Ce stéréotype est parasité par Anderson qui s’amuse par exemple à révéler un homoérotisme latent derrière l’hypervirilité du personnage, à coup de glaces phalliques dans la bouche. Au-delà de ce détournement humoristique, Inherent Vice lui donne également une humanité et une fragilité inattendue pour un film noir, au travers de sa relation conflictuelle avec Doc. Fait de coups de pied et de remarques sarcastiques, leurs rapports sont emprunts d’un étrange respect mutuel. La dernière apparition de Bigfoot cristallise ces ambivalences : après avoir présenté ses excuses (les mêmes que Doc, synchronisées) le lieutenant avale une large poignée de marijuana. L’improbable évènement (qui n’est peut-être qu’une hallucination) amène des larmes aux yeux de Doc. Peut-être parce que son stock de drogues vient de disparaître dans la bouche du lieutenant ou peut-être parce qu’il prend conscience des failles communes de leur identité. Réelle ou pas, la scène suggère surtout une forme de compréhension et d’empathie entre les deux personnages qui dépasse le simple clivage entre hippie et flic.

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Un grand nombre de ces éléments noirs et néo-noirs peuvent être attribués au roman de Thomas Pynchon, dont le film est une adaptation assez fidèle. S’il en reprend souvent mot pour mot les dialogues, Anderson parvient cependant à s’approprier le livre en lui apportant un sentiment d’anxiété, relativement absent. Comme Doc, le film semble lui-même être sous l’influence de drogues. En contraste avec les images d’Épinal d’un Los Angeles aux plages épurées et aux maisons idylliques, Anderson crée une tension et un malaise qui doivent autant à la bande-son, saturée et parfois frénétique, qu’aux choix de cadrages. Les scènes de longues conversations, filmées en plan serré et caméra à l’épaule, sont nombreuses et deviennent de plus en plus perturbantes par l’instabilité de ce dispositif. A l’exception d’une scène sur des quais brumeux, le film est assez éloigné de l’esthétique des films noirs et plus proche de celle des néo-noirs, cachant sous une palette de couleurs vives la noirceur de son récit. À travers ces techniques cinématographiques, Inherent Vice exprime l’incertitude et la confusion qui habitent les personnages, suggérant que la douceur de vivre et le plaisir des drogues de cette époque sont inextricablement liés à un sentiment de malaise et de paranoïa.

Le terme « inherent vice », qui donne son titre au film, fait référence à « la tendance des objets physiques de se détériorer en raison d’une instabilité fondamentale des composants avec lesquels ils ont été faits », une définition qui renvoie à la fois aux personnages du film, au mouvement hippie, à Los Angeles et aux États-Unis, dont le film pointe du doigt l’inévitable dégénérescence. Pourtant, Inherent Vice est moins pessimiste que son titre ou son genre cinématographique pourrait le laisser penser. L’espoir et la joie ont aussi une place dans ce récit, voire même une certaine nostalgie. Cette comédie néo-noir ne cherche pas uniquement à trouver ce qu’il y a de négatif dans le rêve américain, mais aussi de découvrir ce qu’il a de beau, de tordu et d’impossible. L’héritage du film noir permet à Inherent Vice de s’attaquer aux valeurs de ce pays, mais ne se limite pas à cette ambition. En détournant ces codes, le film complexifie, actualise et nuance son propos.

A l’image de son personnage principal qui fait suivre le symbole de paix « V » d’un doigt d’honneur, Inherent Vice est à la fois une déclaration d’amour et un « fuck you » en règle à l’Amérique.

Adrien Corbeel