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Néo-noir – La Haine (dossier thématique)

La Haine

ou l’ennui au noir

Quand on parle de cinéma, il est difficile d’évoquer l’année 1995 sans mentionner La Haine. Le deuxième film de Mathieu Kassovitz a laissé sa marque dans l’esprit des critiques mais aussi dans l’esprit populaire. Il est pourtant moins courant que ce long métrage soit catégorisé comme film néo-noir. Car oui: La Haine est un film néo-noir, sans aucun doute.

La réalité au service de la fiction noire

Souvent décrit simplement (mais à juste titre) comme un film sur les banlieues, l’esthétique développée dans La Haine est avant tout un savant mélange de divers codes empruntés au genre. La Haine nous raconte l’histoire d’une cité en vrac après le passage à tabac d’Abdel par les forces de l’ordre. Abdel termine à l’hôpital, entre la vie et la mort. Cet incident va déclencher la colère de trois amis, dont Vinz, qui jure de tuer un policier en retour si jamais Abdel décède de ses blessures.

Le film est tourné en noir et blanc, référence absolue au film noir des années quarante-cinquante. Il réunit tous les ingrédients d’une fiction néo-noir la police, des gangsters, un meurtre et une revanche qui rate. Ici, cependant, les codes sont joués à l’envers: la police ne sert pas à combattre le crime; elle l’incite.

Il y a donc dans La Haine, des méchants et des gentils, des condés et des gamins de cité, des pauvres et des nantis. Comme dans la réalité. La réalité justement, Kassovitz lui fait la part belle. Le film s’ouvre sur un générique constitué uniquement d’images d’archives d’altercations entre la police et des manifestants. Sur la musique « Burnin and Lootin » de Bob Marley défilent des captations de la brutalité policière, un quotidien urbain au tournant d’une prise de conscience: « L’avenir est à nous ». La voix de Bob Marley s’amenuise et laisse place au son synchro de l’image, aux bruits des vitres cassées, du feu qui crépite, des voix qui hurlent.

Cette description de la réalité de la ville va nous introduire à la dimension quasi documentaire qu’on retrouvera tout au long du film. La fiction raconte une réalité, un vécu, quelque part, en France. On peut dés lors rapprocher cette utilisation des principes du documentaire dans La Haine au procédé du film noir dit « semi-documentaire » qui plonge ses racines dans le sensationnalisme journalistique des années cinquante, mais aussi dans un désir de rendre les films noirs plus « vrais que nature » en tournant dans des décors réels et hors studio, en choisissant des acteurs non-professionnels ainsi qu’en écrivant des scripts tirés de faits réels. Une série de choix que Kassovitz a lui-même opérés pour son film et qui confère à La Haine ce sentiment “d’instantané de la banlieue”.

« C’est l’histoire d’un type… » qui tourne en rond

Si elle ne constitue pas un fait réel, l’histoire de Vinz (Vincent Cassel), Saïd (Saïd Taghmaoui) et Hubert (Hubert Koundé) fait au moins écho à l’histoire de ceux qui vivent la vie de cité: il n’y a pas grand chose à faire à part tourner en rond et fumer du hash afin de s’évader du quotidien. Cet ennui, Kassovitz a réussi à le sublimer en faisant appel à la steadicam, un système de caméra permettant d’avoir des prises de vues très mobiles.

On suit donc les trois jeunes hommes dans les moindres recoins de la cité. On entre et sort par les fenêtres. Aux plans à 360 degrés succèdent des demi-tours et des changements de direction abruptes. Cette fluidité donne le vertige mais c’est un vertige contrôlé. Ces garçons sont en cage, « enfermés dehors » comme l’exprime Saïd dans la séquence du taxi. La caméra de Kassovitz ne dépasse jamais les frontières physiques de la banlieue et même lorsque la bande sort dans Paris, tout leur rappelle d’où ils viennent: la confrontation à ces grands espaces et à ces personnages étranges (si on repense au vieux monsieur des toilettes avec son long monologue scatophile sur la déportation et au dealer grand guignolesque prénommé « Astérix ») ou encore les problèmes avec la police parisienne. Rien ne permet aux trois copains d’échapper à leur condition. De cette manière, l’intérêt porté aux personnages principaux par le spectateur passe automatiquement par l’empathie. Il est avec eux, incapable lui aussi de sortir du cadre et de cet espace déterminé qui condamne en même temps qu’il dévore.

Voir et donner à voir

Cette emphase sur celui que la société considère comme ‘’mauvais’’ est un élément clef des films néo-noirs. Ainsi, Kassovitz se ré-approprie cet élément scénaristique pour faire passer son message. À la seconde même où Vinz se révèle à nous face à son miroir -devant lequel il rejoue le « U talking to me?! » de Robert De Niro dans Taxi Driver-, on comprend que La Haine est une histoire de manipulation de l’image: de l’image sélectionnée et artificielle, de l’image que l’on a de soi et le reflet que l’on renvoie.

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Une scène en particulier illustre parfaitement ce jeu des images créées et incréées et les dangers qu’elles entraînent: Vinz, Saïd et Hubert sont confrontés à la bêtise d’une journaliste qui insinue que, en tant que garçons de banlieue, ils sont bon gré mal gré des « voyous ». Le ton monte et le caméraman qui accompagne la journaliste filme la scène, cadrant uniquement le visage de Vinz déformé par la rage. Kassovitz nous donne à voir le point de vue du caméraman qu’à partir du moment où Vinz commence à l’insulter.

De cette manière, le réalisateur dénonce une pratique courante dans le monde de la presse: la sélection de l’information. Ici, le traitement de l’image sert le message. En choisissant de ne nous montrer que cette partie de l’échange à travers l’oeil du caméraman, Kassovitz nous fait comprendre que c’est cette partie qui sera sans doute diffusée à la télévision et qui deviendra ainsi l’image officielle de la banlieue.

Dans La Haine, l’association de différents degrés de violence est porteuse de sens. La séquence durant laquelle Vinz se bat contre le vide, devant des écrans qui passent en boucle des images d’émeutes, raconte l’incapacité du jeune homme à vaincre tout seul les injustices d’une société qui le dépasse. Même s’il possède une arme et qu’un véritable désir de vengeance l’anime, Vinz demeure un anti-héros digne d’un film noir: persuadé d’avoir raison, ses idéaux finissent par le mener à sa perte.

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Noirs Classics

Outre le traitement de ses personnages, La Haine emprunte à l’esthétique du film néo-noir sa façon de présenter un environnement et de conduire le spectateur dans des endroits qui sont devenus les lieux sacro-saints du genre, comme par exemple la salle de boxe et le combat. Plusieurs films néo-noirs ont recyclé les cas de matches de boxe truqués (Pulp Fiction) ou encore la vie d’un boxeur connu (Raging Bull).

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La voiture est aussi un élément central dans le film noir/néo-noir. On la vole, on la brûle, on y tue, on y parle business. La buée sur les vitres et la lumière des réverbères sont pris au premier degré et confèrent au film des éléments de mystère typiques du film noir.

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Lorsque l’humain n’apparaît pas à l’écran, l’espace lui-même raconte quelque chose : il se révèle être menaçant par sa grandeur et ses répétitions formelles. On ne peut aussi s’empêcher de noter les référentiels à l’expressionnisme allemand frappants dans la façon que  Kassovitz a de filmer ces espaces. Les HLM donnent l’impression d’être peints comme les maisonnettes du Cabinet du Docteur Caligari de R.Wiene et les couloirs ressemblent étrangement à des rues mal éclairées dans lesquelles M de F. Lang pourrait déambuler.

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Enfin, la dernière chose qui frappe le spectateur, c’est l’absence totale de la couleur blanche. Même le ciel semble n’être qu’un lavis grisâtre. On étouffe…et pourtant on ne se débat pas. C’est toute la beauté neurasthénique des évènements qui nous happe sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit. Surviennent alors ces petits instants de grâce que le travail de la lumière fait jaillir. Par exemple lorsqu’il souligne le scintillement des bagues en or, le miroitement du sang et de la pluie sur le trottoir ou encore un Smith & Wesson .44 tendu à bout portant.

Avec des positionnements esthétiques et philosophiques très clairs, La Haine rend hommage à ces films noirs français qui ont influencé une génération entière de réalisateurs en Europe et outre-Atlantique. À bien des égards, La Haine fait penser à La Chienne de Jean Renoir ou encore au Quai des Brumes de Marcel Carné: tous dépeignent avec une certaine férocité la noirceur du quotidien et réussissent à mettre en évidence la beauté qui s’y cache.

La Haine a eu vingt ans cette année et une question persiste: « Qu’est-ce qui a changé? ». La réponse est simple; rien du tout. Le film de Mathieu Kassovitz n’a pas pris une ride puisque les bagnoles continuent de cramer et les banlieues demeurent des cages sur lesquelles on peine à coller les mots «Liberté, Egalité, Fraternité». Force est de constater que La Haine n’est ni une fiction, ni un documentaire: c’est une prophétie en noir et blanc.

Jusqu’ici, tout ne va pas bien, la chute dure depuis trop longtemps. Alors, on fait tous comme Saïd, on ferme les yeux très fort et on attend l’atterrissage.

Caroline Merlo