Je ne suis pas féministe mais… : Christine Delphy et le combat d’une vie (Pink Screens 2015)

Je ne suis pas féministe mais…

Christine Delphy et le combat d’une vie

(Pink Screens 2015)

La journée du 14 novembre du Pink Screens Festival 2015 s’ouvrait avec le documentaire de Florence et Sylvie Tissot, deux soeurs qui se sont engagées à mettre en images la vie et la lutte féministe d’une grande dame de la sociologie française. Retour sur une séance qui s’est faite en présence de la réalisatrice et qui n’a pas manqué de faire rire et d’émouvoir le public de cette quatorzième édition.

Chercheuse au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) depuis 1966, Christine Delphy est un personnage incontournable du féminisme français. Lesbienne et activiste féministe, la sociologue devient le sujet d’un documentaire de cinquante-deux minutes, dans lequel on revient sur sa vie intime et sur son parcours intellectuel.

Tourné chez elle dans le Sud de la France, avec une petite équipe et un budget restreint, Je ne suis pas féministe mais… est essentiellement composé d’entretiens, montés en quatre parties représentant les grands axes du combat de Delphy. La réalisation est d’une étonnante intimité, mais d’un respect quasiment pudique. C’est grâce à cette délicate balance que l’on peut découvrir ce qui se trouve au croisement entre la chercheuse et l’être humain, le propos intellectuel et les convictions intimes, une vision du monde et des vérités que personne ne prononce, ou ne veut prononcer.

Ainsi, ces quatre axes sont reliés ensemble par des images d’archives extrêmement variées, mais qui ont toutes leur intérêt. Que la réalisatrice utilise les images d’un live du You don’t own me de la chanteuse Leslie Gore ou un extrait de La Chinoise (1967) de Godard, ces archives viennent servir un propos et fonctionnent comme les supports à part entière d’une logique de la réappropriation du  »shot stock ».

Le documentaire peut être donc compris comme une intervention à la fois informative et engagée, mais aussi comme un hommage. Il offre une occasion pour celles et ceux qui ne connaissent pas le travail de Delphy de prendre conscience de la pluralité des combats féministes et en même temps, il transmet au public averti un sentiment d’appartenance très fort. Le film s’apparente sur ce point à des documentaires comme Un racisme à peine voilé (2004) de Jérôme Host (documentaire dans lequel Delphy apparaît) ou Mutantes (2010) de Virginie Despentes, qui tous deux témoignent de l’existence de courants différents du féminisme  »mainstream ».

Florence Tissot a réussi là où d’autres ont malheureusement souvent échoué. « Quand on présente un projet à une production en disant qu’on veut faire un film sur le féminisme, rares sont les personnes qui sont prêtes à vous soutenir », explique la réalisatrice lors du questions-réponses clôturant la séance. Il semblerait donc que personne ne veuille traiter du féminisme, encore moins de celui qui prône une véritable égalité entre femmes appartenant à diverses classes sociales, ethnicités ou religions. Ce féminisme-là n’est pas vendeur. Pire, être féministe est « devenu une insulte », pour reprendre les mots de Delphy. C’est alors qu’on comprend toute la portée du titre: il devient à lui seul la dénonciation d’un point de vue qui domine et incite à la violence contre les autres, voire contre soi-même.

Reste à espérer que Je ne suis pas féministe mais… pave la route pour les documentaristes en devenir, afin que la peur de dénoncer ne prenne pas le pas sur la créativité et qu’on puisse unir plutôt que de diviser.

Caroline Merlo

Titre: Je ne suis pas féministe mais…

Réalisation : Florence et Sylvie Tissot

Genre : Documentaire