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There’s something about freaks (analyse)

Stuck on you de Peter & Bobby Farrelly.

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« Trick or treat ! », des enfants célèbrent Halloween dans un quartier chic américain. Quand il ouvre la porte, le visage de l’homme se décompose. Des monstres ! Non, ce ne sont pas les costumes des enfants qui le rendent bouche bée, mais plutôt la présence sur le pas de sa porte de deux frères siamois.

La globalité des films des frères Farrelly traite de l’anormalité. Toujours dans une optique d’opposer leurs personnages à la normalité de la société, ils déclinent les figures du paria contemporain, de l’« anormal».

Dans leur premier film (Dumb and Dumber, 1994), ils mettent en scène deux amis, Lloyd et Harry, totalement givrés, qui s’embarquent dans une aventure lors de laquelle ils vont toujours plus affirmer leur marginalité au travers de gags transgressifs, allant parfois jusqu’à la scatologie. Ce sont deux monstres qui évoluent avec des valeurs en inadéquation avec le reste du monde. There’s Something about Mary (1997), continue dans cette lignée avec un peu plus de subtilité : des personnages en apparence « normaux » sont mis en scène, mais ceux-ci répondent également à une inadéquation avec la société qui les entoure. En effet, Ted le protagoniste n’est jamais adapté aux circonstances dans lesquelles il se trouve. Cela le propulse dans des situations les plus cocasses, à l’image de la scène douloureuse de la braguette. Perpétuellement fragmenté entre l’être, le paraître, le présent et le passé, le personnage de Ted est en permanence tiraillé dans une crise existentielle. Il en va de même pour tous les autres hommes qui convoitent Mary. Au travers de leurs mensonges, ils afficheront progressivement un message clair dans le film : en s’inventant un « moi », l’identité apparaît comme un leurre, un mensonge.

Loin de répondre à une identité proche de la normalité qui correspondrait au « jeune père de famille marié, blanc, citadin, nordique, hétérosexuel, protestant, diplômé d’université, employé à temps plein, en bonne santé, d’un bon poids, d’une taille suffisante et pratiquant un sport [1] », les personnages des films des frères Farrelly répondent davantage au concept de stigmate énoncé par Erving Goffman (Stigmates : Les usages sociaux des handicaps). En effet, chaque personnage est marqué par un handicap ou par des traits de caractère qui l’éloignent de la normalité et qui mettent en place des interactions sociales particulières avec les autres.

Très rapidement, les frères Farrelly accordent une grande importance à mettre en scène des corps, des attitudes, qui sont bien loin des représentations identitaires très souvent usitées aujourd’hui. Toujours proches du corps, Bobby et Peter Farrelly s’emploient à l’utiliser pour afficher le plus clairement possible les différences des personnages. Cela passe notamment par le montage : au travers d’une utilisation majoritaire de plans larges, ils affichent avec brio les personnages dans un environnement. Comme pour souligner leurs inadéquations, ils les confrontent à des lieux qui débordent de possibilités de gags, et donc des possibilités de rire. Les frères Farrelly vont jusqu’à marquer au fer rouge les corps de leurs personnages en leur inscrivant des stigmates physiques, allant de la spina bifida (Shallow Hal, 2001) à la main pastiche (Kingpin, 1996). Ces handicaps physiques ne peuvent être ignorés tant ils sont explicites. Ils sont dès lors soumis aux regards et aux jugements des autres personnages, et à ceux des spectateurs.

Mais mettre en scène des personnes handicapées dans un film divertissant, n’est-ce pas opérer une régression, en renouant avec une forme de mise en scène propre au freak-show ?

Autrefois très populaire aux États-Unis de 1840 à 1940, le freak-show était une pratique qui consistait à donner en spectacle des personnes ayant des aspects physiques hors de l’ordinaire dans des foires, des cirques ainsi que dans les dime-museums (les musées à 10 cents). Rappelons avant tout que l’handicap ne fait pas d’un individu un freak, mais c’est véritablement la mise en scène qui fait d’une personne handicapée un freak. Les spectateurs, curieux et excités, se ruaient dans les freak-shows pour découvrir l’inconnu, le bizarre : le géant, la femme à barbe, ou bien le nain. Bien plus que la découverte, ces mises en scène permettaient de confirmer les préjugés du public : ces corps étranges confirment la supériorité des spectateurs « normaux ». Si aujourd’hui de telles mises en scène heurteraient les sensibilités du public, c’est parce que l’avancée de la médecine et de la sociologie dans la culture populaire a opéré un glissement de point de vue : la curiosité humaine est devenue un infirme, le divertissement est devenu de la pitié.

Dans son ouvrage intitulé « La Fabrique des Monstres », Robert Bogdan, distingue deux registres de représentation dans les freak-shows. Le registre emphatique correspond à une mise en scène qui fait valoir que malgré son handicap, le freak est une personne respectable et talentueuse. Par exemple, les impresarios des hommes-troncs se plaisaient à les mettre en scène écrivant, cousant ou roulant des cigarettes. Ce registre s’oppose dès lors au registre exotique qui exploite la curiosité humaine en insistant sur son infériorité et sa différence avec le public. Il s’agit donc d’une mise en scène encore plus dégradante, dont ont été victimes notamment les personnes microcéphales (souvent qualifiées de sauvages) ou plus généralement les individus de couleurs (décrits parfois comme de cruels cannibales).

Dans Stuck on You, réalisé en 2003, les frères Farrelly mettent en scène un personnage bien particulier, ou plutôt deux personnages, qui sont fusionnés dans le même corps. Ce sont des frères siamois, Bob et Walt, qui préfèrent d’ailleurs être décrits avec l’euphémisme de « jumeaux conjoints ».

De la même manière qu’un freak-show, les frères Farrelly ouvrent Stuck on You avec une mise en scène du quotidien avec cette particularité d’être frères siamois. Le registre emphatique est donc celui qui est utilisé pour caractériser Bob et Walt. Cela est clairement visible dès la séquence d’ouverture : les deux frères se réveillent, ils font quelques tractions, puis partent ensuite travailler au Quicky Burger, le restaurant dont ils sont les propriétaires. Directement, ces scènes permettent de répondre à des questions que se pose avec curiosité le spectateur : comment parviennent-ils à marcher ?, de quelle manière sont-ils accrochés ?, comment gagnent-ils leur vie ? Et ces explications conduisent automatiquement le spectateur à se poser d’autres questions : éprouvent-ils les mêmes émotions ?, est-il possible de les séparer ?, comment peuvent-ils vivre l’amour ?, et plus encore, comment vivent-ils l’intimité d’une chambre à coucher ? Les réalisateurs se chargeront de répondre à chacune de ces questions progressivement, non sans humour.

Cette fascination pour ces deux frères liés par la peau n’est pas sans rappeler le mode de représentation qui avait été mis en place au XX° siècle dans les exhibitions humaines. C’est d’ailleurs aux frères Chang et Eng que l’on doit le qualificatif de frères « siamois », célèbres jumeaux émigrés aux États-Unis en 1929 pour faire des tournées dans les plus grandes représentations de freak show. Dans leurs représentations calquées sur le registre emphatique, ils s’employaient à démontrer aux spectateurs qu’ils étaient capables de mener une vie heureuse et normale, en prouvant leur cohésion d’action et donc l’harmonie de leur vie. Ce concept de représentation se retrouve également dans les spectacles des sœurs Daisy et Violet Hilton (vues chez Tod Browning en 1932), qui seront les derniers spécimens de gémellité.

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Il serait totalement régressif de nos jours de retourner à un modèle de « zoo humain », un cinéma où la différence et le handicap seraient divertissants. Si les codes du freak-show sont repris dans Stuck on You, c’est pour mieux revendiquer les écueils moraux qui se sont posés avec cette pratique spectaculaire.

En effet, la scène qui précède le prologue délivre un message bien plus critique sur la notion de freak et de normalité. « Rocket » le serveur du Quicky Burger, incarné par Ray Valliere (acteur véritablement atteint de déficience développementale), renverse malencontreusement un soda sur un client. Mécontent, et ignorant la gémellité de l’homme se plaint auprès de Bob et Walt d’avoir engagé un « triso ». Cette intolérance est à l’encontre des valeurs des deux frères, ils ne sauraient accepter une telle injustice. Ceux-ci l’expulsent avec le soutien des autres clients en déclarant « on ne veut pas d’anormaux ici ». Ainsi, ils renversent totalement le statut de freak.

En fait, la plupart des problèmes auxquels vont devoir faire face les frères Walt et Bob ne sont pas situés autour de l’encombrement qu’ils vivent en partageant le même corps, mais plutôt sur la discrimination que leur cause la société. Si leur habilité est indéniable dès le commencement du film, c’est le regard que leur portent les autres qui leur portera préjudice. Et le projet de Walt, devenir acteur à Hollywood, ne fera qu’accroître leur exposition à la stigmatisation, car ils vont devoir quitter le cocon protecteur de leur ville natale pour débarquer à Hollywood, soumis dès lors aux jugements, aux refus répétés des réalisateurs et aux moqueries. Alors pour vivre ce rêve, ils vont devoir se « normaliser », dissimuler avec plus ou moins de tact leur différence afin de se conformer. C’est pour cela que Bob se sent forcé de recourir au mensonge pour conquérir le cœur de May, la jeune femme qu’il a rencontrée sur un site de rencontre, en lui cachant son handicap. C’est aussi grâce à une imposture que Walt peut décrocher un rôle dans une série : Bob doit lamentablement enfiler un costume vert pour être supprimé au montage.

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Tragiquement, les frères Tenor sont façonnés par la société qui tente de les aligner sur la normalité pour pouvoir mieux les exploiter, jusqu’à les pousser à se séparer avec la chirurgie. Bouleversés, littéralement en déséquilibre, les deux individus perdent leur force et sombrent dans une profonde solitude à la suite de leur opération. En répondant au standard humain imposé par société ils plongent dans un chaos total. Leur quotidien en échos à celui présenté dans le prologue n’est plus du tout le même.

Finalement, si les frères Farrelly réemploient la figure du freak et remanient ses modes de représentation, cela nous permet de mieux comprendre certaines pratiques sociales, notamment autour du regard que nous portons sur les différences.

Loin des films d’horreur qui apprécient le freak pour sa dimension effrayante tels que (Freaks de Tod Browning, 1932 ; Les nains aussi ont commencé petits de Werner Herzog, 1971 ; The Mutations de Jack Cardiff, 1974), le freak est ici placé dans une comédie, il fait rire. Loin de décréditer les personnes stigmatisées, au travers de leur humour, les frères Farrelly transforment ce qui pourrait s’apparenter à un simple buddy-movie en une œuvre morale qui tend à ouvrir les esprits. Ils nous apprennent à abandonner le tabou de ne pas rire des personnes différentes pour nous apprendre à rire avec elles. Dans une civilisation dirigée vers le culte du corps parfait et qui, dans le cas échéant, fait recours à la chirurgie plastique, les frères Farrelly nous révèlent une morale bien souvent ignorée : seule la beauté de l’âme compte.

Ferdinand Bouillard

[1] Goffman, Erving, Stigmate : Les usages sociaux des handicaps. Alain Kihm (tr. fr.). [Paris]: Ed. de Minuit, 1975.