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The Lego Movie (analyse)

The Lego Movie

Créer sous la contrainte

Peu nombreux sont les films dont le titre est accompagné du petit logo ®, mais The Lego Movie (2014) en fait partie. La mise en marche de sa production a été motivée par le succès des jeux vidéo Lego qui l’ont précédé et par la popularité de la marque. Partiellement financé par le célèbre marchand de jouets, le film d’animation de Chris Lord et Phil Miller est sorti dans les salles en même temps qu’une série de produits dérivés à la gloire de ses personnages. Indéniablement, l’argent et le profit sont les raisons principales de son existence. Le projet semblait être né sous de mauvais augures, motivé par le dollar et par la vente de jouet. Contre toute attente, The Lego Movie parvient à dépasser son statut de film publicitaire par sa sincérité et communique des idées très intéressantes sur  les conditions de son existence et la créativité artistique.

Comme la presque totalité des films, la production de The Lego Movie s’est faite sous la pression de diverses contraintes. Que ce soit pour des questions d’argent, de temps, d’agenda, d’egos, de différences artistiques ou bien d’autres, chaque film est soumis à un ensemble d’obligations et d’obstacles qui peuvent mettre à mal l’intégrité, la vision ou même la bonne fin d’un projet. Parvenir à accomplir ce que l’on veut dans le cinéma est une épreuve de titan, spécialement dans un cadre hollywoodien, dans lequel l’uniformisation est souvent de règle. Si être sincère et personnel est déjà une difficulté dans un cinéma libéré de contraintes, il semble difficile d’imaginer un endroit moins propice à la création artistique que l’industrie cinématographique américaine. Comment exprimer quelque chose d’intéressant et de valeur, à l’intérieur d’un cadre aussi motivé par des intérêts marchands ? Par son scénario, par ses choix et par sa forme, The Lego Movie envisage ces questions avec un certain optimisme.

Ainsi, The Lego Movie est formellement un film très hollywoodien. Son montage est rapide, ses acteurs célèbres, ses personnages familiers et sa musique contemporaine. Plutôt que d’être restreint par ces nécessités imposées par le système, les créateurs de The Lego Movie se sont appropriés ces contraintes. Si explosions et coups de poing dominent une scène, ce n’est pas au détriment du récit. Elles participent à la caractérisation des personnages et au développement de leur arc. On apprend beaucoup sur Emmet et Wyldstyle dans leur fuite, alors qu’il s’agit d’une scène de poursuite frénétique. Le cadrage et la photographie ne surprennent pas par leur originalité, mais il s’agit plus pour Lord et Miller d’un canevas sur base duquel ils expriment des idées originales.

Le personnage Lego de Batman, qui pourrait apparaître comme une tentative facile d’attirer le public grâce à une figure très connue, est satirisé  afin de souligner son arrogance et sa puérilité.

Des concepts narratifs, tel que le deux ex machina (un problème en apparence insoluble est résolu par l’intervention inattendue d’un élément extérieur), sont poussés dans leurs retranchements pour mettre en avant leur absurdité. Lorsqu’un bateau surgit en mer juste après que les héros du film aient fait naufrage, ce sauvetage est vu comme exagérément opportun. Ces clichés, archétypes et tendances du cinéma américain sont à la fois célébrés et déconstruits. Leur présence n’est pas gratuite, elles occupent toujours une fonction dans le récit : elles caractérisent un personnage, commentent l’action ou apportent une résonance thématique au film.

À l’instar de la plupart des personnes qui travaillent dans le cinéma, les personnages du film Lego sont eux aussi soumis à un ensemble de contraintes. Sous la dictature du President Business, ils évoluent dans une société dans laquelle non seulement chaque aspect de leur vie quotidienne est accompagné d’instructions, mais où la créativité est vue comme quelque chose de condamnable. Le plan diabolique de President Business (Will Ferrell) amène à son paroxysme cette idée d’uniformisation. Il souhaite couvrir de Kragle (une glu très forte) le monde sur lequel il gouverne sans pitié, s’assurant définitivement de la disparition de toute imperfection. Un monde idéal selon ses termes. Les personnages, menés par Emmet (Chris Pratt), un ouvrier banal choisi comme grand sauveur par une prophétie, tentent de se révolter contre ce système. Après de multiples périples pour échapper à Lord Business, ils mettent au point un plan afin d’infiltrer le bâtiment de leur grand ennemi. Leur stratégie consiste à prendre une apparence qui n’éveillera pas ses soupçons, pour ensuite travailler dans les limites de ce qu’il leur est permis de faire dans le bâtiment et finalement prendre possession de la tour. Ce plan, qui utilise les qualités respectives de chacun des rebelles (y compris la banalité du protagoniste) est également une métaphore du processus artistique de Lord et Miller : prendre une forme banale qui sera vraisemblablement considérée comme inoffensive pour mieux parvenir à ses fins.

Sous le couvert d’un film Lego, Lord et Miller réalisent un film personnel, célébrant à la fois les possibilités créatives que la marque propose avec ses jouets tout en affirmant la beauté et l’importance de ne pas « suivre les instructions ». Dans son message comme dans sa forme, le film affirme la même chose : il ne s’agit pas de lutter contre le système, mais d’apprendre à travailler à l’intérieur de celui-ci, exploiter ces limitations à son avantage et utiliser le terrain de jeu qui nous est octroyé pour s’exprimer au mieux, que ce soit avec des jouets Lego ou avec une caméra sur le tournage d’un film hollywoodien.

Le message de Phil Lord et Chris Miller est optimiste, mais sincère. Ils envisagent un système dans lequel l’art, la créativité et la personnalité peuvent évoluer à l’intérieur des contraintes, mais aussi grâce à celles-ci.

Adrien Corbeel

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